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Le risque inflationniste est-il sous-estimé ?

Une inflation sous contrôle. Vraiment ?

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Face à la crise économique provoquée par la pandémie actuelle, certains économistes redoutent la déflation. D’autres au contraire, notamment en Allemagne, affirment que c'est le risque d’inflation, que malgré des signes avant-coureurs inquiétants, l'on persiste à sous-estimer. Qui faut-il croire ?

Le risque inflationniste est-il sous-estimé ?
Le risque inflationniste est-il sous-estimé ? Crédits : the_burtons - Getty

Le risque d'inflation est-il au coin de la rue ? A en croire certains économistes, le phénomène donnerait déjà des signes inquiétants, tels la forte hausse des cours des matières premières. Et menacerait d'autant plus les économies européennes qu'il est mal mesuré. C’est ce que pressent Axel Weber, membre des gouverneurs de la BCE et ancien président de la Bundesbank. Si un tel scénario se révélait juste, gare alors aux Etats surendettés !

Trop de gens sous-estiment le risque d’une inflation élevée et l’optimisme des modèles prédictifs n’apaise nullement mes craintes.  
Axel Weber, ancien président de la Bundesbank, Project Syndicate

Les déficits publics ont représenté 11% du PIB mondial en 2020

Certes, écrit encore Axel Weber dans cet article publié par le site Project Syndicate, la BCE et la FED assurent que l’inflation est sous contrôle. Mais elles pourraient connaître un réveil pénible. Parce que leurs modèles datent d’il y a une cinquantaine d’années et que la crise sanitaire actuelle perturbe nos capacités prédictives. Les banques centrales remarquent que l’activité est déprimée et qu’un certain nombre de consommations, telles que le transport aérien ou la restauration, s’effondrent. Mais elles perçoivent mal que d’autres postes ont pris le relais. Comme la mesure de l’inflation est traditionnellement calculée à partir d’un "panier" fixe, les chiffres officiels manquent donc une partie de la réalité. 

Or, nous connaissons une expansion fiscale et monétaire sans précédent. Pour riposter au ralentissement économique et à l’effondrement de la croissance, les gouvernements ont accumulé des déficits publics qui ont représenté, l’an dernier 11 % du PIB mondial. Et ces dettes colossales ont été financées, via les banques centrales, par de la création monétaire. Des dettes publiques excessives ont toujours débouché, dans l’histoire économique, sur une poussée inflationniste. Le système pourra fonctionner aussi longtemps que les investisseurs auront suffisamment confiance dans la solidité financière des Etats pour conserver, dans leurs coffres, des obligations d'Etats, qui ne leur rapportent plus rien depuis longtemps. S’ils se lassent de la situation et se dirigent vers d’autres actifs, le cours des monnaies va s’effondrer. Inflation.

2008/2021. Mêmes mesures, autres effets ?

La création monétaire, a-t-on envie de répliquer à cet Allemand si orthodoxe, a été tout aussi débridée pour faire face à la crise des subprimes. Les "mesures non conventionnelles" n’ont pas, pour autant, rallumé l’inflation. Pourquoi serait-ce le cas, cette fois-ci ? 

Parce que les liquidités massives injectées après 2008 par les banques centrales ont été, en réalité recyclées par les marchés financiers. Ce que confirme, à l’autre bout de l’échiquier économique, le keynésien Robert Skidelsky : "Après 2008, les banques centrales ont imaginé toute sorte de dispositifs pour que les liquidités supplémentaires aillent soutenir l’économie réelle. Mais la plus grande partie d’entre elles ont été utilisées pour reconstituer les réserves bancaires épuisées, ou l’achat d’actifs tels que des actions". 

Cette fois, ce sera différent, puisqu’il s’agit de soutenir la consommation. Et le contexte géopolitique inclut le regain de protectionnisme américain. Il implique une hausse des prix à la consommation. Signes avant-coureurs : les prix des matières premières et des transports internationaux s’envolent, le cours du Bitcoin est stratosphérique, alors que le dollar se déprécie... Axel Weber rappelle enfin qu’Alan Greenspan avait comparé, en 2014, le bilan comptable de la FED à une "pile de bois mort". La pandémie pourrait bien provoquer la mise à feu de la pile, prévient le grand banquier allemand.

Les politiques monétaires ne peuvent pas tout

On s’étonnera de voir le biographe de Keynes, Skidelsky, lancer le même avertissement : contrairement à ce qui s’est produit lors de la crise des subprimes, nous avons affaire d’après lui, à une double crise : tant du côté de la demande, que de celle de l’offre. Si les gouvernements se contentent, comme ils semblent le faire, de stimuler la demande pour faire face au ralentissement de la consommation, il y a un risque élevé d’inflation, parce que la production ne suivra pas. Il faut "_investir dans de nouvelles capacités_", avertit Skidelsky. 

C’est pourquoi, les acteurs décisifs seront, selon lui les Etats. D’une part, parce que les banques centrales sont "à cours de munitions". Elles ne peuvent pas aller plus loin dans la baisse des taux d’intérêt. Et les détenteurs d’obligations ne vont pas tarder à s’inquiéter. De l’autre, parce que via la politique budgétaire, les gouvernements peuvent cibler avec précision les secteurs économiques susceptibles d’assurer une croissance saine. Lors de la crise de 2008, on a trop misé sur les politiques monétaires. Or, celles-ci ne permettent pas un tel ciblage : elles arrosent le bon grain, comme l’ivraie. 

Inflation = relèvement des taux d'intérêt. Gare aux Etats surendettés !

Les deux économistes sont d’accord sur une chose : si l’inflation doit arriver, ce sera d’un seul coup, par surprise et il sera très difficile de l’enrayer. Car on assistera à la spirale classique alimentée par la nécessité, pour les salaires de compenser les hausses de prix. Pour les Etats endettés, le retour de l’inflation serait un désastre. Car il contraindrait les banques centrales à renoncer au maintien de taux proches de zéro. Soudain, le service de la dette deviendrait insupportable pour ceux qui ont trop misé sur des taux éternellement écrasés. Un avertissement pour la France…

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