LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

L'ironie viennoise

6 min
À retrouver dans l'émission

Marjorie Perloff échange ses poètes américains habituels pour les auteurs de la Vienne d'avant-guerre. Elle y est née.

Connaissez-vous Marjorie Perloff ? Hé bien moi non plus. Aucun des livres de cette critique américaine, spécialiste de la poésie anglo-saxonne des XX° et XXI° siècles n’a été traduit en français. Sa biographie, par contre, devrait intéresser des éditeurs français. Marjorie Perloff, en effet, est née en Europe en 1931. Pas n’importe où, mais dans l’œil du cyclone qui allait emporter le Vieux Continent, à Vienne, capitale de l’Autriche. D’ailleurs, elle ne s’appelait alors ni Marjorie, ni Perloff, mais Gabriele Mintz. Sa famille appartenait à cette bourgeoisie juive germanophone, amoureuse de la culture allemande. Chez les Mintz, on était élevé dans le culte de la Bildung, cette formation de soi à travers la confrontation avec les œuvres les plus achevées de l’esprit humain.

Pourtant, le 13 mars 1931, au lendemain de l’entrée des troupes hitlériennes à Vienne, le père concluait avec une salutaire lucidité, que sa famille n’avait plus rien à faire en Autriche. La famille prenait le train pour Zurich et de là, par étapes, s’embarquait pour le Nouveau Monde. New York, le Bronx. Une vie difficile, mais la vie…

The Vienna Paradox, ce livre de mémoires, publié en 2004, a été comparé par certains critiques au fameux « Monde d’hier » de Stefan Zweig. Mais Gabriele Mintz, devenue Marjorie Perloff, n’a pas achevé son périple par le suicide. Elle a certes conservé la nostalgie de son Autriche natale, mais a su faire son chemin aux Etats-Unis. Ses parents, eux, avaient emporté leur chère Mitteleuropa jusque dans le Nouveau Monde et ne se résignèrent jamais tout à fait à la vie américaine. Comme Theodor Adorno, ils étaient atterrés l’entertainment, la culture de masse, révoltés par la médiocrité des comédies musicales – très en dessous de l’opérette viennoise... Dass ist doch nur Kitsch ! A leurs yeux d’Européens, raffinés et élitistes, les Etats-Unis n’avaient pas de vraie culture.

Son livre de mémoire s’ouvre par une évocation ironique du fameux Café Sabarsky, attenant à la Neue Galerie, à New York. On peut y déguster la fameuse Sachertorte, ou le Kirschenstrudel, comme à Vienne autrefois et toujours, dans un décor digne de l’époque impériale-et-royale : boiseries foncées, lourds présentoirs de marbre sculpté, affiches de Klimt... C’est un morceau d’Autriche éternelle, recréé dans l’Upper East Side, sur la 5° avenue.

La Sachertorte est sa madeleine de Proust. La portant à sa bouche, Marjorie Perloff est renvoyée à son enfance viennoise et médite sur le choc des cultures, sur la manière dont elle a géré sa propre transition entre deux mondes, le monde d’hier viennois et celui de ses chers poètes américains modernistes. Sur la métamorphose de Gabriele, devenue Marjorie.

Mais Marjorie Perloff vient de publier un nouveau livre, Edge of Irony. Modernism in the Shadow of the Habsburg Empire. Il est consacré à un autre modernisme que celui de ses poètes habituels. Ou plus exactement à 5 écrivains de langue allemande nés dans l’Empire des Habsbourg finissant : Paul Celan, Elias Canetti, Joseph Roth, Karl Kraus, Ludwig Wittgenstein, Robert Musil. Leur point commun ? Ce sont tous des destitués de l’ancienne Autriche-Hongrie, des héritiers d’un Empire disparu, aboli par la défaite de 1918.

Les Hongrois, dont les revendications avaient été satisfaites par le Compromis de 1867, ne voulaient plus demeurer les copropriétaires de la double monarchie, « impériale et royale ». Ils avaient pris leur indépendance complète. Les Tchèques et les Slovaques s’en étaient allés de leur côté, former leur propre nation, après avoir longtemps plaidé pour le maintien de l’Empire multinational. Je rappelle la fameuse phrase de Frantisek Palacky en 1848 : « Si l’Autriche n’existait pas, il faudrait l’inventer." Les Polonais des Habsbourg, dont ceux, incorporés de force dans les empires russe et allemand jalousaient les libertés, avaient reconstitué leur Etat, partitionné à la fin du XVIII° siècle. Même les fidèles Croates avaient rejoint les Serbes au sein d’un nouvel Etat des Slaves du Sud, appelé Yougoslavie.

Ce qui restait d’Autriche se trouvait amoindri, confiné, ridicule. Mais cet effondrement était hautement prévisible. La fin du règne interminable de l’empereur François Joseph – de 1848 à 1916 ! – avait ressemblé à une lente agonie. Prenez Joseph Roth, dans La marche de Radetzky : « Si on prend les choses à la lettre, la monarchie existe encore. Nous avons une armée et des fonctionnaires. Mais son corps vivant se désagrège. C’est un vieillard voué à la mort, dont le moindre rhume de cerveau met la vie en danger. Cette époque ne veut plus de nous. On ne croit plus en Dieu. La nouvelle religion, c’est le nationalisme. L’empereur d’Autriche, lui, ne peut pas régner sans Dieu. » (p. 176)

Comme on le sait depuis la parution de « Vienne fin de siècle », de Carl Schorske, le déclin de cet Empire a été somptueux. Il a produit un des moments culturels de la plus haute intensité. Pour Marjorie Perloff, sa marque distinctive est l’ironie. On se souvient de la fameuse expression viennoise « la situation est désespérée, mais elle n’est pas grave. » Cette ironie amère et résignée résultait, dit-elle, d’un profond scepticisme envers tout pouvoir. Elle se traduisait par un usage très particulier de l’absurde, une préférence pour la rétrospection plutôt que la rénovation ; le fragment plutôt que la thèse ; l’analyse et le diagnostic, plutôt que la réforme et l’action. Prenez cet aphorisme de Karl Kraus : « Le monde est une prison où il est préférable de disposer d’une cellule individuelle. » Ou encore : « la psychanalyse est cette maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie. »

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......