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Lorsque le mythe de l'Age d'or rencontre celui de l'Apocalypse...

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... la terre se met à trembler.

Dernier volet de mes chroniques sur la pensée réactionnaire, inspirées par la lecture du tout récent livre de Mark Lilla intitulé The Shipwrecked Mind. On political reaction. Comment les penseurs réactionnaires considèrent-t-il notre époque contemporaine ?

Les penseurs réactionnaires sont des exilés de l’histoire. Ils vivent au sein de notre présent comme à l’étranger. En gros, selon Mark Lilla, vous trouvez, parmi eux, deux grandes familles d’esprit. Vous avez ceux qui déplorent la perte du monde d’hier, un monde qu’ils idéalisent. C’est, par exemple, le fond de la pensée contre-révolutionnaire catholique. Ses représentants (Donoso Cortès, de Bonald, Barbey d’Aurevilly) n’ont cessé de mener, tout au long du XIX° et une partie du XX° des combats d’arrière-garde. Mais ce peut être aussi tous ces gens, pour lesquels il faudrait refermer la parenthèse des Sixties et faire revenir le mode de vie des années 50…

Et cela nous amène à la 2° famille, le courant que Lilla appelle « le chemin qui n’a pas été pris ». Ceux-ci sont à la recherche de la mauvaise bifurcation qui, quelque part dans l’histoire intellectuelle de l’Occident, nous aurait menés à l’actuel malaise de notre modernité. Dans cette famille, il faudrait compter Alasdair MacIntyre, philosophe écossais, ancien marxiste converti au catholicisme, qu’Emile Perreau-Saussine, trop tôt disparu, avait tenté de faire connaître au public français.

Mark Lilla, qui connaît bien la France et écrit souvent sur notre vie intellectuelle dans les colonnes de la New York Review of Books, analyse avec une rare perspicacité les œuvres d’Eric Zemmour et de Michel Houellebecq. Les attentats de 2015, écrit-il, ont rendu acceptable un type de pensée qui avait perdu, chez nous, droit de cité : la tradition intellectuelle du désespoir culturel, illustré autrefois par des auteurs tels que Chateaubriand, Joseph de Maistre, Barrès ou Céline. Depuis la guerre, écrit-il, « il était toléré, pour un écrivain français, d’être conservateur, mais pas réactionnaire ». Cet interdit a sauté. Les attentats islamistes ont remis sur la table la vieille question : à quelles erreurs devons-nous la situation présente ? Car, selon Lilla, « au cours des 25 dernières années, la société française a subi des changements qui ne satisfont personne ».

Ces « nouveaux réactionnaires », avec donc Zemmour et Houellebecq en tête, ont remporté d’énormes succès de librairie en 2015. Pourquoi ? Parce qu’un large public s’est reconnu dans leurs réactions ; un public qui avait le sentiment que ses angoisses étaient demeurées jusque là incomprises. Lilla n’est pas tendre pour Zemmour, à qui il trouve du talent, mais qu’il juge trop habile dans sa manière de mêler, à sa rhétorique nationaliste, des arguments anti-européens, anticapitalistes et anti-élites qu’on dirait sortis de tracs d’extrême gauche. C’est, à ses yeux, un talentueux démagogue.

Houellebecq l’intéresse bien davantage. Il note que Soumission n’est pas un roman anti-islam. Cette civilisation est présentée par Houellebecq comme une sorte d’idéal. En garantissant un ordre familial reposant sur une stricte hiérarchie des fonctions ; une harmonie sociale qui proscrit la diversité, facteur de division ; une religion favorisant une éducation morale exigeante ; et surtout, vecteur d’une civilisation bien décidée à assurer sa survie. Contrairement à la civilisation européenne autochtone.

Car la cible du pessimisme culturel houellebecquien, c’est bien l’Europe. Une Europe qui a fait de l’émancipation de l’individu son unique objectif depuis les Lumières. Un véritable « pari sur la liberté ». Or, aux yeux du romancier anti-Lumières Michel Houellebecq, ce pari est perdu : les hommes émancipés et libres ne sont pas heureux. Mais son héros ressemble à celui de Musil dans L’homme sans qualité : il voit disparaître sans colère une civilisation condamnée. Il trouve son chemin et son confort dans celle qui la remplace. Il se convertit à l’islam.

Le livre, The Shipwrecked Mind se clôt sur une très belle méditation sur le désir fou de faire revivre un passé disparu, intitulée Le chevalier et le calife. Le chevalier, c’est Don Quichotte, ce héros tragicomique qui voudrait vivre les histoires héroïques qu’il a lues dans les romans de chevalerie. Ce qui lui manque, c’est l’ironie. Ironie qui « peut être définie comme la capacité à négocier le fossé entre le réel et l’idéal sans faire violence ni à l’un ni à l’autre », selon Lilla. Il est ridicule, sans doute, mais il n’est pas dangereux.

Car il y a, oui, dans l’histoire, des ruptures déconcertantes, des changements imprévisibles et brutaux que n’explique aucune des « sciences de la tectonique des temporalités ». Après une telle césure historique, certains restent au bord du fossé qui nous sépare désormais de "l’autre rive", à contempler les lumières qui s’y éteignent. Mais d’autres font le rêve, bien plus dangereux d’une apocalypse qui nous rouvrirait les portes du Paradis dont ils croient avoir été injustement chassés.

C’est dans le monde musulman, écrit Mark Lilla, que cette croyance en un Age d’or perdu mais retrouvable est la plus développée. Des militants s’imaginent qu’il est possible de faire revenir les temps héroïques de l’islam à condition de rompre avec le sécularisme, l’individualisme, le matérialisme et de vivre à nouveau comme aux temps du prophète. Or, l"orsque le mythe de l’Age d’or rencontre celui de l’Apocalypse, la terre se met à trembler", écrit-il. Car il ne s’agit pas alors seulement tenter de prendre le chemin du temps en sens inverse, mais de renverser tous ceux qui paraissent se trouver sur sa route.

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