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Carl Wenzel Zajicek (1860-1923), Salle à manger à Vienne, 1911, aquarelle (détail)

Ernst Lothar ou le roman d'un siècle d'histoire autrichienne

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Comme Thomas Mann l'a fait avec les Buddenbrook, Ernst Lothar a eu l’ambition de raconter avec Mélodie de Vienne un siècle de l'histoire de son pays par le biais de celle d'une grande famille bourgeoise, les Alt, et de leur vaste demeure située à Vienne, au n°10 de la Seilerstätte.

Carl Wenzel Zajicek (1860-1923), Salle à manger à Vienne, 1911, aquarelle (détail)
Carl Wenzel Zajicek (1860-1923), Salle à manger à Vienne, 1911, aquarelle (détail) Crédits : eAgostini/Getty Images - Getty

Dans sa trilogie théâtrale Wallenstein, l’écrivain allemand Friedrich von Schiller fait dire à l’un de ses personnages : "L’Autrichien a une patrie qu’il aime et qu’il a bien raison d’aimer." Je tire cette citation du roman Mélodie de Vienne, publié en 1944 aux Etats-Unis par Ernst Lothar un écrivain autrichien qui s’y était exilé pour échapper aux persécutions hitlériennes. Lothar était tombé dans l’oubli. Mais sa Mélodie de Vienne fait l’objet, de nos jours, d’une redécouverte amplement méritée. 

Le n°10 de la Seilerstätte, berceau de la dynastie

Dans l’épilogue ajoutée à son roman, il confiait avoir écrit ce livre "pour des gens qui ne connaissaient pas du tout l’Autriche". Il avait probablement à l’esprit les troupes d’occupation américaines, avec lesquelles il a pu revenir dans son pays pour participer à sa dénazification, comme il l’évoque dans un autre roman, Revenir à Vienne. Egalement publié chez Liana Levi. 

Mélodie de Vienne est un roman qui a été comparé aux Buddenbrook. Comme l’Allemand Thomas Mann, l’Autrichien Ernst Lothar a eu l’ambition de raconter l’histoire récente de son pays par le biais d’une saga familiale. Ou mieux encore, à travers l’histoire des différents étages de la belle maison bourgeoise de Vienne, le n°10 de la Seilerstätte, où vont vivre plusieurs générations d’une même famille.  Voici donc les Alt, fabricants de pianos de père en fils, depuis l’époque où le fondateur de la dynastie organisait des concerts vaguement maçonniques que le grand Mozart honorait de sa présence. 

Car Ernst Lothar entrecroise, avec beaucoup de virtuosité les chemins de vie de ses personnages imaginaires avec nombre de personnalités historiques. Il apporte même sa propre version du suicide de l’héritier de la double monarchie, impériale et royale : son Altesse royale Rodolphe aurait été amoureux d’une cantatrice d’origine juive, Henriette Stein, l’une des héroïnes de son roman. 

1916, un monde s'effondre

Comme le suggérait déjà Joseph Roth, dans La crypte des capucins, autre grand roman historique sur cette même époque, l’Autriche était depuis longtemps un mythe qui ne reposait plus que sur son empereur, François-Joseph, sur son obstination à ne pas mourir, lui qui aura régné durant soixante-huit ans. 

La nuit de la mort de l’empereur, en pleine guerre mondiale, la jeune Martha Monica provoque l’incendie du numéro 10, "siège de la décence et de la tradition", en jetant imprudemment une cigarette pour cacher à sa mère qu’elle fume. Un monde s’effondre. L’apparence de solidité, de régularité que l’empereur conférait à ses peuples par le caractère laborieux, obstiné, routinier de son austère mode de vie, dissimulait de plus en plus mal les tendances à la dissolution qui travaillaient son empire. 

« L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappé ? Une cohabitation d’éléments disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Slovènes les Slovaques. Les Ruthènes les Slovènes. Et les Hongrois tout ce qui n’est pas eux. (…) Qu’est-ce que ça veut dire finalement « l’Autrichien » ? Ca n’existe pas ! C’est une appellation inventée par les Habsbourg pour justifier leur pouvoir ! » (p. 289)

Une disposition mélancolique propre à la culture autrichienne ?

Même si c’est pour la trouver "un peu étriquée", W. G. Sebald, dans La description du malheur, cite cette théorie selon laquelle la disposition mélancolique de la culture autrichienne "serait le pendant d’un déclin politique qui traîne par trop en longueur, qui, de ce fait se confond avec l’impossibilité d’admettre l’évolution dans le temps."

Tout cet univers qui semblait figé dans ses traditions, ses hiérarchies sociales et ses routines, s’effondre. Il était comme gagé sur la personne d’un empereur, bien décidé à arrêter le cours de l’histoire. Avec sa mort , puis la défaite de 1918, vient le temps de l’inflation, "Un abîme s’ouvre sous nos pieds et nous faisons comme si le sol était sûr, disait quelqu’un." (p. 438)

La défaite de 1918 engendre une rancœur envers le cousin allemand qui a entraîné ce pays à la composition instable dans une épreuve dont il ne pouvait sortir que ruiné. 

L’Autriche "allemande", ce petit pays de sept millions d’habitants qu’on avait découpé brutalement dans l’ex-empire de cinquante-cinq millions d’âmes, ne possédait ni argent ni crédit ni rempart d’ordre géographique. On avait pourtant eu le cynisme, à Saint-Germain, de lui imposer le poids d’une succession dont elle n’était pas responsable. Cette petite chose, qui n’était pas assez forte pour vivre, ni assez faible pour périr était sommée de rendre les comptes de l’empire déchu. C’était inconcevable ! (p. 417)

Viendra alors le temps des crises, sociales, culturelles, financières. Tout ce qui avait présenté les apparences de la stabilité devient volatile et précaire. 

Hitler, un clown qui a mis le feu au monde

Tandis qu’un inquiétant sous-officier, refusé aux Beaux-Arts de Vienne pour manque de talent, s’empare du pouvoir à Berlin. "Son apparence est ridicule : son regard, étudié pour fasciner, est factice, sa façon pompeuse de s’exprimer l’est aussi, tout comme son allure martiale. (…) Il n’est toujours pas fichu de prononcer correctement le nom du parti qu’il a créé. Il nage dans ses costumes comme s’ils venaient de chez le fripier. Quand il reçoit des diplomates, il attend de voir ce qu’ils font pour les imiter. En uniforme, il a l’air d’un chef de gare. (…) Il a le niveau intellectuel d’un politicien de comptoir, et sa conception du monde ne relève pas de la connaissance, mais de la vengeance personnelle. (Mais) cet homme primaire a eu l’idée primaire qu’après quatre ans de guerre, on répugnerait à en refaire une. Il a tout misé sur cette idée et il a eu la chance de bluffer le monde, qui a pris ses menaces au sérieux." 

Or "même quand c’est un clown qui met le feu au monde, le monde brûle." (p. 614-615). Mélodie de Vienne se termine sur l’Anschluss. Fin de l’Autriche, annexée au IIIe Reich allemand. Le pays millénaire n'était plus désormais que la "Marche de l’Est" de l'empire. 

par Brice Couturier

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