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Mise en garde contre "l'usage sentimental des idées"

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Le romancier britannique Tim Parks nous met en garde contre l'état actuel de la fiction. La "stimulation des émotions" est devenue une industrie. Elle est en partie responsable de notre état de surchauffe idéologique.

« Ainsi nous troublent l’âme les plaintes des fables ; et les regrets de Didon et d’Ariane passionnent ceux-mêmes qui ne les croient point, en Virgile et en Catulle. » Dans un des articles qu’il vient de publier dans le New York Times sur l’état de santé du roman, Tim Parks, s’amuse de cette notation de Montaigne. Oui, pourquoi sommes-nous tellement touchés par les souffrances de personnages imaginaires ? Et pour emprunter à nouveau à Montaigne : « Est-ce raison que les arts mêmes se servent et fassent leur profit de notre imbécilité et bêtise naturelle ? » Les arts, en premier la littérature, ne cessent de susciter notre empathie ou notre colère ; de manipuler nos émotions. Dans le même passage, Montaigne relève que des comédiens, de retour chez eux après avoir joué une scène dramatique, demeurent secoués de sanglots. Pourquoi sommes-nous à ce point touchés par des personnages de fiction ? Et n’y a-t-il pas de risques à ce que les véritables victimes de drames bien réels trouvent épuisée notre réserve d’empathie ? Leurs persécuteurs, notre provision d’indignation ?

C’est à ces questions que réfléchit Tim Parks. Né à Manchester, cet écrivain anglais, auteur d’une quinzaine de romans, dont sept ont été traduits en français, a choisi de poser ses pénates en Italie. Traducteur de Moravia, Calvino, Calasso, Machiavel, il est devenu un spécialiste de la littérature et de la société italiennes.

La fiction contemporaine, que ce soit en littérature ou au cinéma, écrit-il, stimule nos émotions extrêmes. Pour obtenir le succès de nos jours, il faut terrifier au point de « faire se dresser les cheveux sur la tête » ; signer une œuvre « profondément dérangeante », choquante ou « dévastatrice ». Le lecteur contemporain est-il devenu « un ectoplasme en manque de sa puissante dose d’adrénaline quotidienne » ? La tragédie grecque était censée « purger les passions », afin de restaurer les pouvoirs de la juste raison. Au contraire, je cite Tim Parks, « l’esprit du temps présent nous invite à réfléchir à la façon dont on appuie sur la gâchette, nullement à la direction dans laquelle la balle est tirée. »

Bertolt Brecht avait pourtant mis en garde contre les facilités de l’identification, contre l’émotion facile qui autorise un sentiment de communion d’autant plus illusoire avec la victime du drame qu’il enferme le spectateur dans la passivité. Son théâtre pousse très loin les effets de distanciation. Pourquoi sommes-nous retombés dans la recherche de l’effet facile qui bloque la réflexion ?

Brecht, comme Montaigne, écrivaient dans des époques confrontation idéologique intense. Montaigne, durant les guerres de religion entre catholiques et protestants ; Brecht dans une Allemagne en proie à la lutte entre nazisme et communisme. C’est pourquoi l’un et l’autre manifestaient une extrême méfiance envers un usage sentimental des idées. Montaigne a poussé le scepticisme jusqu’aux limites du relativisme. Et Brecht a théorisé un théâtre didactique. Nous sommes, nous, aujourd’hui, aux antipodes de cette prudence. « C’est toute notre culture, écrit Tim Parks, qui a fait de la stimulation des émotions une industrie ». Ne nous étonnons pas que notre société soit déchirée par des conflits de toute sorte. Et d’ajouter « Aucune civilisation n’a produit autant de récits que la nôtre, avec aussi peu de contrôle collectif sur leur contenu ».

Pour être lu, écouté, regardé, il faut mettre la barre de l’émotion de plus en plus haut. Il y a surenchère. La complexité n’a pas sa place dans cette ascension aux extrêmes de l’excitation. La vue d’ensemble est sacrifiée au profit du détail croustillant. La fiction contemporaine nous offre une vision manichéenne du monde, dans laquelle les conflits mènent inéluctablement à l’épreuve de force. « Comment pouvons-nous supposer que cet état de fait , cette ruée vers le plus dérangeant, le plus poignant, le plus emphatique, le plus terrifiant pourrait rester sans effet sur la manière dont nous répondons aux drames de nos vies ? » écrit le romancier Tim Parks. Et de suggérer que l’état de la rhétorique politique, la surchauffe idéologique que chacun constate, à Paris comme à New York, pourraient bien être un effet regrettable de ces fictions sur nos esprits.

Lisant ces réflexions, j’ai repensé au livre extraordinaire de Walter Mehring, consacré à la bibliothèque de son père. Exilé dans un sous-sol de Manhattan uptown, dans une maison promise à la démolition, cet émigré allemand brossait un tableau, nostalgique et ironique à la fois, de la culture européenne.

Le prétexte lui en était fourni par l’évocation de l’immense bibliothèque de son père. Sauvée en partie une première fois des nazis, les livres interdits dissimulés dans des caisses sous des classiques grecs et latins, Mehring avait reconstitué en partie cette « bibliothèque perdue » (c’est le titre de ce livre) à Vienne. Mais chassé à nouveau, par l’Anschluss, cette fois, Mehring avait dû abandonner ses précieux volumes. La bibliothèque paternelle, son seul héritage, finit en autodafé dans Vienne saisie par les nazis. En France, peu après son arrivée, il fut interné au camp de Saint-Cyprien par le régime de Vichy. Là, on lui vola son dernier livre, Tartarin de Tarascon, d’Alphonse Daudet. Car Walter Mehring, comme son père, a été traducteur. Ce qui fait lien avec Tim Parks. Nous les retrouverons l’un et l’autre demain, si vous le voulez bien.

Bibliographie

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La bibliothèque perdueWalter MehringLes Belles Lettres , 2014

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