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Orban et Kaczynski. Comment la démocratie devient illibérale.

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Les dirigeants hongrois et polonais rêvent d'importer en Europe un système qui ménage les procédures de la démocratie, mais en contredit l'esprit.

Il se passe de drôles de choses sur les bords du Danube et de la Vistule. On dirait que le Brexit a donné le signal d’une attaque contre l’Union européenne menée par deux des pays qui ont le plus profité de leur adhésion : la Hongrie et la Pologne.

Le vote des Britanniques en faveur de la sortie de l’UE a comme déchaîné certains dirigeants d’Europe centrale, que Bruxelles énervait depuis longtemps par ses rappels à l’ordre. Ils croient le moment venu de se dégager de contraintes que leurs pays ont pourtant acceptées pour rejoindre le club européen. Et ce faisant, ils menacent de porter le coup de grâce à un édifice déjà fragilisé.

« Nous autres, en Hongrie, nous avons un proverbe, selon lequel si on a vraiment confiance en quelqu’un, on peut voler des chevaux ensemble, a déclaré, le mois dernier le premier ministre hongrois, Viktor Orban, au Forum de Krynica. « Hé bien, je connais plusieurs écuries où nous irions volontiers voler des chevaux en compagnie des Hongrois. Et le plus grand d’entre eux s’appelle l’Union européenne », lui a répondu Jaroslaw Kaczynski.

Si Viktor Orban est le Premier ministre d’une Hongrie qui a donné deux fois de suite une majorité absolue au Parlement de Budapest à son parti, le FIDESZ, Jaroslaw Kaczynski, lui n’exerce aucune responsabilité au sein du gouvernement polonais. Mais, frère jumeau du président de la République, décédé dans un accident d’avion en 2010, il est le président en titre du parti au pouvoir, Droit et justice. Il passe pour l’inspirateur secret du gouvernement, celui qui tire les ficelles de ministres, réduits, dans bien des cas, au rôle de marionnettes.

Alors qu’Orban est un politicien aguerri et cynique, qui a eu notamment l’habileté d’affilier, au Parlement européen, son parti au Parti populaire européen, le parti de Kaczynski a rejoint l’Alliance des conservateurs et réformistes européens. Le premier fraie ainsi avec la CDU allemande et Les Républicains français. Le second se retrouve isolé avec les Vrais Finlandais et quelques groupes marginaux. Mais les deux partis sont nationalistes et xénophobes.

Or, ces deux dirigeants rêvent d’entraîner l’Europe entière dans la voie de ce qu’Orban a appelé « la démocratie illibérale ». Le premier ministre hongrois, qui invoque le modèle de la Russie de Poutine, a été longtemps le seul dirigeant européen à avouer une pareille tentation. Depuis octobre dernier, il a été rejoint par Kaczynski, dont le parti a gagné les élections en Pologne. Les deux hommes se sentent assez forts ensemble pour tenter d’infléchir radicalement la politique en Europe.

C’est le politologue américain Fareed Zakaria, qui a forgé l'expression de "démocratie illibérale", dans un article publié dans la revue Foreign Affairs en 1997. Il remarquait déjà, à l’époque, un phénomène politique qui s’est beaucoup répandu depuis. Des régimes qui conservent les procédures électorales classiques, mais qui restreignent les libertés civiques.

Récemment, Yascha Mounk de Harvard a expliqué comment nos démocraties occidentales, démocratiques et libérales à la fois, avaient été ébranlées par la crise de 2008. Ce sont des régimes qui sont démocratiques, parce « leurs institutions sont censées traduire le point de vue des citoyens dans l’action publique ». Les dirigeants sont choisis au cours d’élections libres. Mais ce sont aussi des régimes libéraux, dans la mesure où ils garantissent les droits et libertés individuels, préservent en particulier ceux des minorités, et soumettent les lois votées par le Parlement à un contrôle de constitutionnalité.

Or, ces systèmes sont minés des deux côtés à la fois.

D’une part, nous connaissons un « libéralisme non démocratique ». Ce sont les Banques centrales qui ont jugulé la crise financière, prenant des initiatives éminemment politiques, hors de tout contrôle démocratique. La politique commerciale dépend d’accords internationaux enveloppés de secret. Des agences et des juridictions internationales de toute sorte disposant de pouvoirs impressionnants, échappent à tout contrôle. Il en résulte une impression générale de dépossession démocratique.

De l’autre côté, nous avons affaire à des « démocraties illibérales ». Car cette frustration civique est instrumentalisée par des dirigeants comme Viktor Orban, qui proclament que « la volonté politique exprimée par la majorité des électeurs » ne devrait pas connaître d’obstacles. Ils promettent de balayer les entraves mises en travers de la « volonté populaire » qu’ils prétendent incarner. C’est pourquoi, en Hongrie comme en Pologne, on constate des chicanes mises en travers du contrôle de constitutionnalité, la mainmise du pouvoir sur l’audiovisuel public, la colonisation de la fonction publique par les partisans du gouvernement. On n’est pas très loin de la dictature majoritaire : dans les deux cas, les gouvernements se réclament de victoires électorales impressionnantes : deux fois de suite, une majorité des 2/3 au Parlement, pour Orban. Une victoire moins impressionnante en voix, pour Kaczynski, mais remportée contre un parti, celui de Donald Tusk, qui pouvait se vanter d’avoir été le seul en Europe à éviter la crise de 2008.

Ainsi se font face, d’un côté, une nouvelle mouture du despotisme éclairé – des technocraties qui prétendent représenter l’Etat de droit, de l’autre, un néo-césarisme qui se veut le héraut du « vrai peuple ».

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