LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Oui, la liberté d'expression est menacée

6 min
À retrouver dans l'émission

Par le Politiquement Correct et la police de la pensée.

Oui. La libre circulation des idées, le débat contradictoire, la tolérance réciproque sont des conditions de base et sine qua non de la démocratie. Or, la liberté de parole est menacée. Dans notre pays par une police de la pensée. J’y reviendrai. Mais aussi aux Etats-Unis. C’est du moins l’impression qu’on retire à la lecture de quelques uns des témoignages et analyses que vient de mettre en ligne la revue Commentary, la petite sœur de notre revue Commentaire.

Oui, la liberté de parole est menacée, prétend ainsi Floyd Abrams, un juriste qui a publié un essai sur le Premier amendement. Elle est menacée par Trump, lorsqu’il qualifie la presse « d’ennemi du peuple » ; lorsqu’il prétend que les journalistes ne devraient pas être autorisés à faire état de sources confidentielles ; lorsqu’il réclame que les lois sur la diffamation soient « assouplies », afin de pouvoir poursuivre devant les tribunaux les éditorialistes qui disent du mal de sa politique.

Mais quelle est la réalité de ces menaces ? Nulle. Contre la presse, le président des Etats-Unis ne peut strictement rien. Elle est indépendante et protégée par la justice. Les lois sur la diffamation sont propres à chaque état composant les Etats-Unis. Aucun d’entre eux ne va les modifier pour lui complaire. Tous sont tributaires du jugement de la Cour Suprême de 1964, établissant que l’accusation de diffamation doit, pour être recevable, démontrer non seulement que l’information diffusée était fausse, mais qu’il y a eu volonté délibérée de tromper. L’administration Trump pourrait, par contre, utiliser, comme l’a fait l’administration Obama avant elle, la Loi sur l’espionnage. Elle punit ceux qui divulguent des informations confidentielles ayant rapport avec la Défense.

Ayaan Hirsi Ali, l’ancienne députée libérale néerlandaise, réfugiée aux Etats-Unis pour échapper aux islamistes, estime que les menaces qui pèsent sur la liberté d’expression proviennent de ceux qui entendent soustraire certains sujets à la critique – l’islam, en particulier. A côté de la vieille gauche progressiste, se manifeste sur les campus une nouvelle gauche, qu’elle qualifie de « régressive ». La première se battait pour la liberté d’expression. La seconde pour l’interdire. Celle-ci prétend protéger les musulmans, en interdisant toute critique de l’islam politique. Mais ce faisant, elle trahit les musulmans dissidents qui se battent, dans les pays régis par la sharia, pour les droits des femmes, des homosexuels et des minorités religieuses.

De très nombreux auteurs, professeurs ou pas, déplorent le climat qui règne en ce moment sur les campus universtaires. La Political Correctness y limite de plus en plus la liberté d’expression. « Une nouvelle génération de « vigilants », écrit un professeur de droit de l’Université de New York, Richard Epstein, détourne le sens du Premier amendement. Ils qualifient certaines paroles de « violences », mais les violences effectives commises pour interdire ces paroles et ceux qui seraient tentés de les prononcer sont qualifiées « d’actes héroïques d’autodéfense ».

Pour Jonah Goldberg, rédacteur en chef de la National Review, la liberté de parole est menacée aux Etats-Unis, comme elle l’est partout. Pour une raison simple : tout le monde n’en a pas le goût. L’éducation devrait précisément cultiver en chacun l’aspiration à cette liberté. Mais, poursuit-il, « _nous avons cultivé une génération entière qui la rejett_e ». Dans le passé, la liberté d’expression était menacée à partir du sommet, de l’Etat et des autorités. A présent, les menaces viennent de la base. On a créé de nouvelles zones de sacralité autour de sujets tabous, soustraits à l’exercice de la raison critique. Le néo-progressisme se comporte comme une religion et lance ses anathèmes contre les hérésies et les blasphèmes.

Un autre son de cloche ? Nicholas Lemann, professeur de journalisme à Columbia et contributeur régulier du New Yorker : « Nous sommes les témoins d’une explosion de la liberté de parole ». Grâce à internet et aux réseaux sociaux. Jamais dans l’histoire de l’humanité, on n’a connu une telle dissémination des opinions individuelles. N’importe qui peut trouver un public pour dire à peu près n’importe quoi. La contrepartie, c’est l’affaiblissement des paroles autorisées, en particulier de celle des journalistes. Néanmoins, il faut se méfier de la capacité qu’ont acquise des monopoles en leur domaine, comme Google et Facebook. Ils commencent à bloquer ce qu’ils considèrent comme des « discours de haine ». Ils s’autorisent un droit de censure qui devient inquiétant.

Jonathan Rauch, auteur de Kindly Inquisitors : The new attacks on Free Thought, estime que les attaques contre la liberté de parole sont normales : c’est cette liberté qui est contre-intuitive et presque contre-nature. Quoi ? Non seulement, vous prétendez tenir des propos hérétiques, antisociaux, subversifs ? Mais en outre, vous exigez pour cela la protection de la justice ? Telle est l’idée spontanée. Mais il faut répondre avec calme : oui, parce qu’un libre marché des idées est le meilleur moyen de faire émerger un savoir authentique, débarrassé des préjugés ; et paradoxalement, d’obtenir la paix sociale.

A notre époque, la censure gouvernementale est rare. Elle vient plutôt du « défi humanitariste » et du défi égalitariste. Le premier prétend interdire les propos qui lui paraissent de nature à heurter ou « violer les droits » d’un groupe. Le second prétend combattre les inégalités et l’oppression en bannissant certains discours. Mais au contraire, la censure nuit toujours aux minorités et aux opprimés. En confortant le pouvoir en place et les majorités, elle contribue à ce que rien ne change.

France Culture et Le Monde des Livres ont attribué le Prix Pétrarque de l’essai à Nathalie Heinich pour son livre, Des valeurs. Un travail de très haute teneur scientifique, qui démonte, au passage, l’idéologisation dont est victime une partie de la sociologie universitaire. Cela a déplu à une bande d’aigris. De manière policière, ils se sont jetés sur les prises de position passées de l’auteur dans des domaines qui n’ont rien à voir pour y trouver matière à l’accuser de tous les péchés de la religion Politiquement Correcte. Ils exigent la rétractation des membres du jury de ce Prix. J’en fais partie, je refuse de me soumettre. Vivre la liberté ! A l’année prochaine !

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......