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Cela fait 2 500 ans que l’on fait de la philosophie en Occident. Et ça n’a pas l’air d’avoir avancé beaucoup. Tel est le constat dressé par un éminent professeur de philosophie britannique...

Y a-t-il un progrès en philosophie ?

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Sommes-nous libres de nos actes ? Qu’est-ce qu’un sujet ? Qu'est-ce que la logique ? Les questions que se pose la philosophie occidentale semblent être les mêmes depuis Platon. Pendant que, de leur côté, les sciences ont progressé de manière spectaculaire. Exercice comparatif de deux démarches...

Cela fait 2 500 ans que l’on fait de la philosophie en Occident. Et ça n’a pas l’air d’avoir avancé beaucoup. Tel est le constat dressé par un éminent professeur de philosophie britannique...
Cela fait 2 500 ans que l’on fait de la philosophie en Occident. Et ça n’a pas l’air d’avoir avancé beaucoup. Tel est le constat dressé par un éminent professeur de philosophie britannique... Crédits : Jon Hicks - Getty

Cela fait 2 500 ans que l’on fait de la philosophie en Occident. Et ça n’a pas l’air d’avoir avancé beaucoup. Tel est le constat dressé par un éminent professeur de philosophie, Chris Daly, qui enseigne cette matière à l’université de Manchester. La philosophie pose beaucoup de questions, pratiquement les mêmes depuis sa création, estime Daly : Avons-nous une libre volonté ? Existe-t-il un Dieu, créateur du monde ? Il y a aussi des questions de logique : qu’est-ce qui fait qu’un discours peut être considéré comme cohérent ? De morale : qu’est-ce qu’un acte juste ? De psychologie : qu’est-ce qu’une personne ? Mais on ne peut pas considérer que nous ayons fait de réels progrès dans les réponses apportées. Pendant ce temps-là, les sciences, elles ont progressé de manière spectaculaire. Pourquoi ?

C’est parce que la science ne se contente pas d’énoncer des problèmes. Elle échafaude des théories et elle les soumet à l’épreuve du réel par l’expérimentation. Le grand épistémologue Karl Popper a mis en évidence ce fait : l’expérimentation peut démontrer qu’une théorie est fausse ; c’est ce qu’il appelle la réfutabilité (falsification en anglais). Et à ses yeux, c’est l’existence de cette capacité à être réfutée qui garantit qu’une théorie relève bien de la science. Ce qui n’est pas susceptible d’être réfuté par un test empirique ne relève pas de la science. Or quand un philosophe, mettons l’idéaliste absolu Berkeley nous dit que les objets du monde physique ne sont que des idées que nous nous en faisons et que rien ne peut garantir qu’ils existent en dehors de notre esprit, comment le réfuter ? Même si nous prenons un râteau sur le nez, Berkeley nous dira que la douleur éprouvée n’est qu’une idée… Le problème, selon Chris Daly, vient peut-être de ce que la plupart des postulats qui fondent les thèses scientifiques reposent sur une observation faite par un scientifique, alors que ceux qui sont à l’origine des théories philosophiques ont leur source dans l’intuition d’un philosophe. Et que les philosophes ont des intuitions mutuellement contradictoires. 

La réflexion philosophique, un jour sans fin ? 

Pourquoi ce manque de progrès en philosophie ? Il existe plusieurs pistes pour tenter de répondre à cette question. La première, c’est le déni. Prétendre qu’au contraire, des réponses satisfaisantes ont bel et bien été trouvées à certaines questions philosophiques. Que, par exemple, les rapports du corps et de l’esprit auraient été réglés une bonne fois pour toutes. En décentrant la manière dont Descartes avait posé la question. Non, le corps n’est pas une substance dépourvue de conscience qui se déploie dans l’espace, tandis que l’esprit serait une substance dotée de conscience, mais dépourvue d’expansion. Le caractère apparemment insoluble du problème venait simplement de ce que Descartes avait mal défini ces deux concepts. Sans doute, admet Chris Daly, c’est vrai. Les sciences cognitives, en particulier, nous ont permis de bien mieux définir le corps et l’esprit. Mais le problème de la nature exacte de leurs rapports persiste, malgré tous les progrès des neurosciences. 

Deuxième piste. Elle consiste à se convaincre que la plupart des problèmes philosophiques seraient simplement de faux problèmes, des espèces de joutes intellectuelles assez vaines qu’un peu précision dans les termes permettrait de dissiper. Mais l’insignifiance et la désinvolture sont du côté de ceux qui s’en persuadent et non du côté des philosophes. Car les questions morales et politiques, en particulier, ne sont pas des billevesées. Qu’est-ce qui est moralement admissible ? n’est pas une question de salon mondain. C’est même une question fondamentale, auxquelles les réponses apportées par les grands philosophes offrent des choix qui engagent l’existence. 

Troisième piste : elle consiste à prétendre que les questions philosophiques sont plus compliquées que celles que se posent les sciences et que c’est la raison pour laquelle les philosophes ne trouvent que très rarement des réponses définitives. Mauvais argument : le degré de difficulté d’un problème signifie seulement le niveau auquel il résiste à une solution ; mais cela n’exclut pas l’éventualité qu’une telle solution existe.

Quatrième piste : les problèmes philosophiques sont bien réels, et sérieux, mais en tant qu’humains, intellectuellement limités, nos moyens de les résoudre sont insuffisants. Notre cerveau nous permettrait des tas de choses, comme, par exemple apprendre les langues étrangères ou faire des mots croisés. Mais pas pour aborder sérieusement les problèmes métaphysiques, il faudrait des espèces de maîtres Yoda.

Mais, selon Chris Daly, c’est la cinquième piste qui est la bonne si l’on veut comprendre les causes de l’absence de progrès en philosophie. Et il en est l’auteur. Les théories qu’imaginent les philosophes face à un problème donné font appel à des méthodes et à des données qui corroborent la théorie. Les solutions proposées à un problème requièrent des hypothèses discutables à propos d’autres problèmes. Et c’est pourquoi ça n’avance pas. On patauge. Quelles solutions ? S’inspirer de ce qui semble réussir dans d’autres disciplines, comme la psychologie qui s’appuie sur à présent de manière empirique sur des tests. Ou sur la théorie des jeux pour tenter de résoudre les grandes questions morales. Et surtout travailler en groupe, comme font les scientifiques. 

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