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Temple de Bêl, Palmyre, Syrie

Paysages intérieurs et ruines silencieuses

5 min
À retrouver dans l'émission

Que nous inspirent les ruines ? En rappelant aux maîtres de l’heure que le temps aura bientôt raison de leur arrogance, elles disent aux civilisations qu'elles sont mortelles. Le photographe Thomas Jorion publie un recueil de photographies de palais italiens abandonnés qui donne matière à réflexion.

Temple de Bêl, Palmyre, Syrie
Temple de Bêl, Palmyre, Syrie Crédits : DEA / C. SAPPA - Getty

A la fin du XVIIIe siècle, le célèbre orientaliste français Volney médite déjà sur la ruine des empires à Palmyre, dont, on s’en souvient, l’Etat islamique a détruit les temples romains à la dynamite en 2015. En 1791, en plein cœur de la tourmente révolutionnaire, dont, député à la Constituante, il est l’un des acteurs, il publie Les ruines. Et place en avant-propos de son ouvrage cette Invocation :

Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux ! c’est vous que j’invoque ; c’est à vous que j’adresse ma prière. Oui ! tandis que votre aspect repousse d’un effroi secret les regards du vulgaire, mon cœur trouve à vous contempler le charme des sentiments profonds et des hautes pensées. Combien d’utiles leçons, de réflexions touchantes ou fortes n’offrez-vous pas à l’esprit qui sait vous consulter ! (…) C’est dans votre enceinte qu’amant solitaire de la LIBERTE, j’ai vu m’apparaître son génie, non tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de poignards, mais sous l’aspect auguste de la justice.    
Volney

L'ouvrage de Volney porte comme sous-titre Méditation sur les révolutions des Empires. Un livre de philosophie politique donc, inspiré à son auteur par une connaissance, rarissime en cette fin du XVIIIe siècle, de l’Orient, de ses langues et de son histoire. En effet, en 1783 et 84, Volney avait voyagé à travers l’Egypte et le Moyen-Orient, à une époque où très peu d’Européens s’y aventuraient. Il avait appris l’arabe au Liban. Et on trouve dans son livre, Les ruines, au chapitre XXI, un récit, qui est probablement le premier jamais publié en français, relatant la rupture entre les partisans d’Omar et d’Ali. Rien de moins, en somme, que la naissance du chiisme et du sunnisme. 

Admettons que Mahomet soit l’apôtre de la vraie religion ; veuillez du moins nous dire qui nous devons suivre pour la pratiquer : sera-ce son gendre Ali, ou ses vicaires Omar et Aboubekre ? A peine eut-il prononcé ces noms, qu’au sein même des musulmans éclata un schisme terrible : les partisans d’Omar et d’Ali, se traitant mutuellement d’hérétiques, d’impies, de sacrilèges de malédictions.      Volney

Des grâces italiennes à l'abandon

Mais je ne suis pas venu vous parler du conflit entre sunnites et chiites, qui explique pourtant bien des événements en cours au Moyen-Orient. Il y a d’excellent spécialistes. Et on a pu les entendre, dans Cultures Monde. Je suis venu vous parler de ruines. Pas de celle des empires, mais de celle des palais. 

Oui, et plus précisément des palais italiens abandonnés, puisque tel est le thème du recueil d’un album de photographies qui vient d’être publié par les Editions de la Martinière. 

Cela fait un certain temps que j’admire l’œuvre de Thomas Jorion, un photographe qui parcourt la planète, de l’Inde à l’URSS en passant par le Vietnam et Haïti, pour y dénicher des demeures abandonnées, des usines en ruines, des vestiges de l’empire français, afin d’en saisir l’âme en des images savamment composées. Quel que soit le pays, il n’y a aucun exotisme chez ce globe-trotter. 

Sur son site Thomas Jorion.com, on découvre les multiples facettes d’un art qui possède une formidable unité de style. Son regard fixe des paysages intérieurs silencieux et des habitations désaffectées depuis longtemps, d’une manière étrangement détachée, sans expansion lyrique. Il ne traque pas les fantômes. Il témoigne et il compose. Il y a certes, dans ce livre, Veduta, une mélancolie à découvrir les salons d’apparat de palais à demi-ruinés, ces pièces vides dont les fresques murales semblent narguer la vacuité. On est en Italie !

Mais toujours, une lumière, savamment captée depuis une fenêtre latérale invisible, tombant d’un plafond éventré, ou venant d’une porte ouverte vers on ne sait quel ailleurs, plus mystérieux encore, jette sur ces intérieurs abandonnés un rayonnement qui leur rend une sorte de vie immobile.

De Baudelaire à Sebald, le sens de la ruine

On pense à W. G. Sebald, visitant lui aussi, des palais en ruines, non pas en Italie, mais en Angleterre, où cet immense écrivain allemand avait décidé de méditer sur la littérature de son pays et sur celle de l’Autriche. Dans Les anneaux de Saturne, il écrivait : 

Sur chaque forme nouvelle, plane l’ombre de la destruction. Car l’histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l’humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe, perpétuellement ascendante, mais suit une voie qui plonge dans l’obscurité après que le méridien a été franchi. (…) Lorsque les dernières révolutions seront accomplies, tous les comédiens, comme au théâtre, remonteront une dernière fois sur la scène to complete and make up the catastrophe of this great piece. (…) Le temps lui-même devient vieux.  
W. G. Sebald

On pense aussi au texte de Baudelaire intitulé Symptômes de ruines dans les Petits poèmes en prose

J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète…  
Charles Baudelaire

Bibliographie

  • Thomas Jorion, Veduta, La Martinière
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