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Penser (avec Kolakowski) le rapport entre nationalisme et démocratie

6 min
À retrouver dans l'émission

Si le nationalisme et la démocratie ne sont pas contradictoires par nature, quelles sont les circonstances dans lesquelles ils le deviennent fatalement ?

Depuis lundi, j’essaie de persuader les auditeurs de France Culture qu’un philosophe polonais, à peu près inconnu chez nous et mort depuis 8 ans mérite leur attention. Je n’en suis pas à ma première tentative. En 2003, déjà, j’ai diffusé, sur notre antenne 5 entretiens avec Leszek Lolakowski, dans le cadre de l’émission A Voix Nue. A plusieurs reprises, j’ai tenté de présenter ses écrits dans l’émission Cause Commune. Alors, certes, nous avons la formidable introduction à la pensée de Kolakowski, « Le clivage de l’humanité », publiée par Jacques Dewitte – excellent connaisseur, dans la petite collection Le Bien Commun, dirigée par Antoine Garapon chez Michalon.

Mais j’ai toujours eu le sentiment que les Français étaient passés à côté de ce penseur polonais. Il avait pourtant tout pour leur plaire : une ironie souriante, le goût de la clarté, le refus des systèmes grandioses, la passion d’apporter les Lumières là où règne l’obscurité, les préjugés et les terreurs irrationnelles. Le pétillement du regard évoquait Voltaire. La fermeté de la pensée et la précision du style – quelle que soit la langue dans laquelle il écrivait – rappelaient ce que nous avons eu de meilleur : Descartes, Diderot, Taine, Aron…

Et pourtant, ce sont les Anglais et les Américains qui l’ont accueilli et publié ; les Allemands, qui lui ont décerné les prix les plus prestigieux pour ses livres. Quelques-uns de ses articles avaient été publiés, dès les années 50 et 60, dans la revue Arguments. Une publication qui servait alors de refuge, sous la direction d’Edgar Morin et de Kostas Axelos, à des marxistes hétérodoxes et révisionnistes. Plus tard, c’est la revue libérale Commentaire qui a publié de nombreux textes de Kolakowski. Et ce sont précisément ces textes dont Les Belles Lettres ont entrepris la publication. Mais il faut le reconnaître, son auteur demeure largement méconnu dans l’Hexagone.

Est-il trop tard ? Sa pensée, nourrie en profondeur de l’expérience vécue des deux totalitarismes, est-elle devenue obsolète ? Je ne le pense pas. La preuve, je suis tombé par hasard sur un discours prononcé l’an dernier par le fondateur et rédacteur en chef de l’excellente revue américaine, Journal of Democracy, Marc F Plattner, qui s’appuie sur Kolakowski pour penser les rapports entre nationalisme et démocratie. Y a-t-il un sujet plus brûlant ?

Dans un texte écrit en anglais en 1990, Leszek Kolakowski mettait en garde contre le danger, qu’il voyait poindre, d’un « nationalisme malin » - au sens médical, de « cellules malignes ». Dans le recueil de textes de Kolakowski, que viennent de publier Les Belles Lettres, figurent des pages très éclairantes sur le nationalisme. « Se solidariser de préférence avec ceux qui protègent la même « niche culturelle historique et linguistique » que soi, écrivait-il, est un besoin naturel et bien innocent. » Mais, ajoutait-il, dans certaines circonstances politiques, ces sentiments spontanés de solidarité nationaux peuvent tourner « au chauvinisme et au bellicisme haineux ». Toutefois, cela n’est pas inévitable. « La passion amoureuse conduit parfois au meurtre, mais il serait erroné de proclamer pour autant que l’amour est par nature homicide. »

Alors qu’entendait-il par l’expression « nationalisme malin » ? « La croyance en la supériorité naturelle de sa propre tribu » ; la tendance à s’élargir territorialement aux dépends de ses voisins ; une manière bien particulière de privilégier l’honneur national, lorsque celui-ci entre en contradiction avec les droits des personnes.

Pour autant, ajoutait-il, « les sentiments patriotiques ne sont pas en eux-mêmes incompatibles avec la perspective démocratique » : l’attachement à l’héritage culturel national, l’aspiration à rendre sa propre nation plus prospère et plus civilisée sont parfaitement honorables. Les gouvernants, en particulier, ajoute Marc Plattner, ont pour obligation fondamentale de servir prioritairement les intérêts de leurs propres concitoyens. Dans une guerre, il est parfaitement naturel que ces dirigeants songent d’abord à la protection de leur propre population – civils, ou sous l’uniforme.

Mais si l’histoire abonde de situations dans lesquelles les valeurs nationales convergent avec celles de la démocratie, comme dans le cas des Révolutions américaine et française, il n’en va pas nécessairement ainsi. Car, comme on sait la nation a deux sens – l’un désigne une collectivité politique, unie par un lien civique. Mais l’autre renvoie à un tribalisme ethnique, à tendance exclusiviste. Ainsi, un nationalisme majoritaire, qui dénie l’égalité des droits aux membres de certaines minorités, cesse d’être authentiquement démocratique, tout majoritaire qu’il soit. Même s’il est normal, ajoute-t-il aussitôt que la culture majoritaire dans une nation prenne le pas dans les domaines linguistiques et éducatif.

Et le rédacteur en chef du Journal of Democracy fait référence à un texte publié dans sa revue par un politologue géorgien, Ghia Nodia, basé sur l’expérience de sa propre nation. Dans son pays, lors de l’explosion de l’empire multinational soviétique, les aspirations populaires à la souveraineté nationale et à la démocratie ont marché main dans la main. On n’y connaissait que trop bien le contraire : des régimes à la fois non-démocratiques et hostiles aux aspirations nationales.

Vous le voyez, la pensée de Kolakowski continue à nourrir la réflexion dans le monde anglo-saxon. Les Français gagneraient beaucoup à le découvrir enfin.

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