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Le 23 mai, Alexandre Loukachenko commande l'atterrissage forcé sur l'aéroport de Minsk d'un Boeing 737 assurant la liaison entre Athènes et Vilnius afin d'intercepter le journaliste et opposant au régime Roman Protassevitch.

Biélorussie : quand un Etat commet un acte de piraterie

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En déroutant un avion de ligne pour arrêter un opposant, Alexander Loukachenko, le président biélorusse, a franchi une limite que l’on croyait sacrée en Europe. Avec cet acte sans précédent, quels messages adresse-t-il à tous ceux qui le critiquent, opposition intérieure comme dirigeants européens ?

Le 23 mai, Alexandre Loukachenko commande l'atterrissage forcé sur l'aéroport de Minsk d'un Boeing 737 assurant la liaison entre Athènes et Vilnius afin d'intercepter le journaliste et opposant au régime Roman Protassevitch.
Le 23 mai, Alexandre Loukachenko commande l'atterrissage forcé sur l'aéroport de Minsk d'un Boeing 737 assurant la liaison entre Athènes et Vilnius afin d'intercepter le journaliste et opposant au régime Roman Protassevitch. Crédits : PETRAS MALUKAS / AFP - AFP

Alexander Loukachenko, le président de Biélorussie, ne se contente pas de truquer les élections, d’emprisonner les journalistes et de torturer ses opposants. A présent, il se lance dans la piraterie aérienne... En envoyant un avion de chasse détourner un avion de ligne reliant Athènes à Vilnius, afin de mettre la main sur Roman Protasevitch, son régime a franchi une limite que l’on croyait sacrée en Europe. 

Fraudes électorales, corruption, répression des opposants : les multiples signes d'un régime autoritaire

Loukachenko a été élu président en 1994. Mais dès 1996, il a installé dans son pays un régime autoritaire, envoyant la police occuper le Parlement, dont la majorité des membres l’accusaient de violer la Constitution. Depuis, il n’a cessé de resserrer l’étau qui bloque toute évolution politique du pays. Ce qui rend ses réélections, en 2001, 2006, 2010, 2015 et 2020 de plus en plus manifestement frauduleuses. Les dernières ont manifestement été gagnées par Svetlana Tikhanovskaïa. Mais l’opposante numéro Un, malgré sa popularité, a dû trouver refuge en exil en Lituanie tandis que son mari, le blogueur Sergueï Tikhanovski est emprisonné depuis le 29 mai 2020.

Roman Protassevitch est le rédacteur en chef du site Telegram Nexta, qui est devenu le site d’information des opposants qui manifestent contre le despote depuis les élections volées de 2020. Il compte 1 200 000 abonnés. C’est depuis Nexta que sont partis les appels pour la Marche nationale de la liberté, qui a fait descendre jusqu’à 200 000 personnes dans les rues de Minsk, cet été. Contrairement à l’autre grand média indépendant biélorusse, TUT.BY, les locaux de Nexta ne sont pas basés sur le sol de la Biélorussie, mais à Varsovie, en Pologne. Depuis une semaine TUT.BY a été réduit au silence, après des perquisitions dans ses locaux. Mais Nexta continue à informer sur la réalité de la répression. Et c’est bien ce qui rend furieux la clique du despote de Minsk. Nexta a mis récemment en ligne un documentaire illustrant l’incroyable niveau de corruption qui règne parmi les proches du président, dans le genre de celui qu’avait réalisé Alexei Navalny avant son emprisonnement en Russie. Les révélations sont accablantes et le président à vie – qui est en train de mettre son fils en orbite pour lui succéder comme un satrape oriental – a promis de faire payer cher à ceux qui ont osé révéler la vérité sur la nature de son régime.

Détourner un avion pour arrêter un opposant : une première

Le régime de Loukachenko est déjà sous le coup de sanctions européennes et américaines assez sérieuses. Mais le détournement d’un avion de ligne européen, entre deux capitales européennes, dans le seul but de s’emparer d’un opposant, est véritablement une première. Et elle plonge les Européens dans un certain embarras, relève le Polonais Slawomir Sierakowski, fondateur de la revue en ligne Krytyka Polityczna. La mise en scène d’une soi-disant "alerte à la bombe", invoquée par le pouvoir biélorusse, alors même que l’avion approchait de Vilnius, l’arrestation de Sofia Sapéga, la compagne de Protassevitch, font partie des méthodes archi-connues du KGB, rappelle Slawomir Sierakowski. Il s’agit, pour la police politique, d’extorquer des "confessions" de la première, afin de compromettre le journaliste. Et de menacer l’opposant de torturer sa compagne pour lui arracher des informations. Or, Protassevitch est une prise de première importance, car il était en communication avec tout ce que la Biélorussie compte d’opposants, ouverts ou clandestins.   

De quels messages ce détournement est-il porteur ?

Le premier est destiné à l’opposition biélorusse. Et sa teneur en est : "Vos jours sont comptés. Nous vous considérons comme des traîtres et nous allons vous traiter comme des traîtres. En vous tuant." Mais le second message est destiné à l’Union européenne. On pourrait le résumer ainsi : "Nous pouvons nous moquer de vous aussi souvent que cela nous arrange. Mais vous ne nous ferez rien parce que vous êtes faibles."

De telles conclusions ne sont pas sans fondement. Après tout, le Kremlin dont les supporters exultent à propos de l’arrestation de Protasevitch, ont empoisonné Alexeï Navalny au Novitchok et n’en ont pas payé le prix. Les Etats-Unis, l’UE et la Grande-Bretagne ont exprimé leur préoccupation et imposé des sanctions symboliques. Et aujourd’hui, Navalny, est enfermé dans un camp de travail. Pourquoi Loukachenko se gênerait-il ?                
Slawomir Sierakowski

Les Tchèques ont révélé, le mois dernier, que c’étaient des agents russes qui avaient fait exploser, sur leur sol, en 2014, un dépôt de munitions destinées à l’Ukraine. Et personne n’a bronché. Joe Biden a même levé les sanctions financières qui frappaient les constructeurs de Nord Stream 2. Loukanchenko, écrit encore Sierakowski, suit l’exemple russe. Le Kremlin n’hésite pas à aller frapper à l’étranger les personnalités russes qu’il a décidé de punir. Protassevich avait bénéficié de l’asile politique en Lituanie. La Pologne héberge les locaux de Nexta. Ce pays a le devoir politique et moral de protéger les personnels de ce média. Quant à l’Europe, ses aveux de faiblesse ne peuvent qu’encourager le Kremlin à de nouvelles aventures militaires. Dans un livre qui vient de paraître, Europe champ de bataille, Thibault Muzergues envisage le scénario d’une invasion des pays baltes, après une "réunification" forcée de la Biélorussie à la Russie…  

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