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 Les travaux récents de deux psychologues américains attestent d'une radicalisation des électorats aux Etats-Unis, tant à gauche qu’à droite.

Etats-Unis : une droite et une gauche radicalisées

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La vie politique dans nos démocraties est-elle en train de devenir si aberrante que politologues, historiens, sociologues, et tous ceux qui paraissaient disposer de compétences susceptibles d'éclairer les mouvements d’opinion - et leur traduction électorale - semblent perdre les pédales ?

 Les travaux récents de deux psychologues américains attestent d'une radicalisation des électorats aux Etats-Unis, tant à gauche qu’à droite.
Les travaux récents de deux psychologues américains attestent d'une radicalisation des électorats aux Etats-Unis, tant à gauche qu’à droite. Crédits : Kent Nishimura / Los Angeles Times - Getty

Savoir comment Mussolini a conquis le pouvoir en Italie ne nous aide guère à comprendre pourquoi Donald Trump a lancé un baroud d’honneur sur le Capitole. Et une fine connaissance du système des castes en Inde ne fait pas avancer notre compréhension de la politique menée par Narendra Modi. Pas plus que ne paraît pertinent le parallèle entre les Gilets Jaunes et le poujadisme, tous deux relevant pourtant de la catégorie du populisme français. Et si les éclairages les plus pertinents sur la crise politique que traversent nos démocraties venaient des travaux des géographes et des psychologues ?

Quand la géographie vient éclairer les dynamiques électorales

Non, les professionnels vers lesquels on se tourne de plus en plus pour tenter d’y comprendre quelque chose, aux Etats-Unis sont, me semble-t-il, les géographes et les psychologues

Ce sont les premiers qui ont mis en lumière le caractère spatial du vote Trump lors de les élections de 2016, largement confirmé par celles de l’an dernier. La règle est simple : plus on s’éloigne des deux côtes, atlantique et pacifique et plus on s’éloigne d’une grande métropole, et plus les comtés sont susceptibles de voter pour Trump. Joel Kotkin a été l'un des premiers à le démontrer.

Des apports de la psychologie sociale

Les psychologues, en particulier les spécialistes de psychologie sociale, eux, sont mis à contribution pour essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens au moment de choisir le candidat aux élections qui aura leur préférence. On s’adresse à eux parce que le comportement électoral des populations ne correspond plus à celui que prédisait la sociologie : cela fait des décennies maintenant que les pauvres ont cessé de voter à gauche. Ce n’était donc pas un accident, destiné à être corrigé. Les déterminations sont devenues individuelles. Mais là encore, elles obéissent cependant à des lois repérables.

J’ai déjà dit à plusieurs reprises combien la lecture du livre du psychologue Jonathan Haidt et de Greg Lukianoff, The Coddling of the American Mind,avait enrichi ce que je crois comprendre des Etats-Unis. Leur thèse centrale peut se ramener à cette idée : les générations nées depuis 1980 (Millenials) ont été surprotégées par leurs parents et leurs enseignants. Insuffisamment exposés aux multiples défis que comporte le passage à l’âge adulte, les Américains de moins de 40 ans manquent de la résilience qui leur permettrait d’y faire face. Et ils y réagissent de manière agressive, en exigeant des autorités qu’elles suppriment ce qui les dérange et interdisent  ceux qui les contredisent – comme, lorsqu'enfants, ils allaient pleurnicher dans les pantalons de leurs papas et de leurs mamans.

Libéraux versus autoritaires

Deux psychologues américains, Jordan Moss et Peter O’Connor, s’inspirant de l’essai de Haidt et Lukianoff, ont cherché à vérifier leurs thèses. Ils ont travaillé sur un échantillon représentatif d’Américains et ont testé leurs réactions à toute une batterie de questions tournant autour de la politique. Première conclusion : il y a bel et bien une radicalisation des électorats, tant à gauche qu’à droite. Certes, selon eux, 30,9 % de l’échantillon peut encore se définir comme modérés. Mais ils ont trouvé 8,2 % d’extrémistes déclarés à gauche et 6,1 % à droite. 14,1 % des Blancs interviewés ont donné des réponses qui les classent dans l’alt-right. 

A gauche, ils distinguent deux types de personnalités favorables à la political correctness, les libéraux, caractérisés par l’ouverture d’esprit, la compassion et le faible degré de conscience de leur identité, et les autoritaires, avocats de la cancel culture. Les premiers jugent favorablement la compassion et la politesse. Les seconds font preuve "d’absolutisme moral". Ils jugent faire partie des "bons" dans une vision manichéenne du monde.

A droite, ils repèrent l’effet en miroir de la politique des identités sur une fraction de l’électorat blanc. Là aussi, on trouve des tempéraments autoritaires. L’alt-right est composée de personnes qui croient à l’existence d’une conspiration contre les Blancs et qui ne se reconnaissent pas dans le conservatisme classique. Ils sont surtout exaspérés contre tout ce qui leur apparaît comme progressiste. 

Le vote "contre", une tendance dominante

Car de plus en plus, concluent les auteurs de l’étude, les Américains votent moins pour un programme ou une personnalité que contre ce qu’ils conçoivent comme un danger, perçoivent comme une agression. Ainsi, ce n’est pas le conservatisme qui a encore poussé 74 millions d’électeurs à voter pour Trump, mais leur opposition épidermique à la gauche "woke". Beaucoup se sont sentis agressés par des accusations de racisme et de sexisme qu’ils estiment imméritées. 

Et Jordan Moss conclut l’article qu’il signe sur le signe Areo par une mise en garde adressée aux deux camps. La droite conservatrice ferait bien de se tenir à distance des identitaires blancs. Et la gauche libérale des excès de la cancel culture. Car, de manière générale, la droite et la gauche autoritaires tendent à mobiliser le camp d’en face. Et à en radicaliser les électeurs.

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