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Pourquoi le Labour a-t-il perdu ses électeurs ?

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Le parti travailliste britannique était l'expression de la classe ouvrière, dans un pays ethniquement homogène. C'était le parti de l'Etat, dans un pays à l'économie en partie administrée.

Il y a une crise des gauches de gouvernement, une crise de la social-démocratie dans toute l’Europe. Entamons ce matin une réflexion sur ce sujet en commençant par le parti travailliste britannique, grâce à la revue intello britannique Prospect, qui a la bonne idée de consacrer ce mois-ci un dossier à la crise du Labour.

Si Theresa May provoquait des élections anticipées, les instituts de sondage accordent à peine un quart de l’électorat à l’un des plus anciens et des plus puissants partis travaillistes du monde, fondé en 1900. Que s’est-il passé depuis 1951, l’année où les travaillistes réalisèrent le meilleur score de leur histoire, en frôlant la majorité absolue dans un système électoral à un seul tour ?

C’est à un historien d’Oxford, Ross McKibbin, que Prospect demande d’expliquer les causes de ce déclin. Premier constat : la Grande-Bretagne de 1951 était une nation industrielle. 70 % des hommes étaient des travailleurs manuels. Vous aviez deux millions de mineurs et ils votaient travailliste en masse, encadrés par de puissants syndicats. Ensuite, les mentalités étaient binaires – héritage des années de guerre. Vous étiez du côté des patrons et de l’encadrement ou des ouvriers. Ensuite, l’Etat jouait un rôle déterminant dans une économie de rationnement : il contrôlait les prix, le crédit et une partie de la production à travers les nationalisations. Il était garant du plein emploi. Oh la Grande-Bretagne était encore loin de la prospérité – les salaires étaient très faibles, mais le chômage était pratiquement inconnu. Bref, c’était une économie de type social-démocrate, qui favorisait le parti du Travail.

Il y avait une autre différence substantielle avec le Royaume-Uni de 2017 : en 1951, le pays était presque totalement « blanc ». Le recensement de 1951 enregistre la présence de 20 000 personnes « de couleur ». Contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui, il y avait pourtant des immigrés, à l’époque. Mais ils venaient essentiellement de la pauvre Irlande, ainsi que de la Pologne et des Etats baltes, tombés aux mains des Soviétiques. C’était un pays de peuplement « Anglo-celtique » et la grande majorité des électeurs du Labour tenaient à ce qu’il demeurât ainsi.

Enfin, autre différence de taille : le Labour était profondément attaché à l’unité nationale. Alors que les conservateurs se proclamaient « unionistes », en réalité ils étaient profondément Anglais. Les travaillistes, eux, veillaient jalousement sur l’unité du Royaume Uni. Ils fermaient les yeux sur le régime d’apartheid imposé aux catholiques en Irlande du Nord et l’Ecosse ne réclamait pas l’autonomie et encore moins l’indépendance. Pour être travailliste, on n’en était pas moins patriote.

Aujourd’hui, poursuit notre historien d’Oxford, tous ces éléments qui favorisaient le Labour ont disparu. La Grande-Bretagne n’est plus une économie industrielle, mais une nation de classe moyenne. Les friches industrielles laissent des chômeurs amers : leurs usines sont parties en Asie. Ils en veulent au Labour de n’avoir pu l’empêcher. D’autant qu’ils constatent que les nouveaux emplois, qualifiés ou pas, dans les services sont remplis par des immigrés, venus par millions et protégés par l’Union européenne.

« Le niveau de l’immigration a été culturellement perturbant pour la majorité de la population autochtone, écrit Ross McKibbin parce que elle y voit un défi à l’idée qu’elle s’est fait de la Grande-Bretagne. » Comme quoi, « l’insécurité culturelle » n’est pas une spécialité française…

Autre chose : dans les années 50, le Labour était « le parti de l’Etat ». Les salariés des entreprises nationalisées constituaient un réservoir naturel de suffrages ouvriers. Aujourd’hui, l’Etat absorbe un pourcentage supérieur de la richesse nationale, mais il ne se mêle plus de produire. Et un large consensus règne dans le pays sur le fait que c’est une excellente chose. Mais ce retrait pénalise sévèrement le parti travailliste.

Au cours des années suivantes, l’érosion du Labour a-t-elle été constante ? Plus ou moins et c’est ce qui préoccupe Ross McKibbin. Pourtant, dans les années 1960 et 70, sous les gouvernements travaillistes de Harold Wilson et James Callaghan, l’Etat se lance dans une série d’opérations de sauvetage d’industries en difficulté (bâtiment, aviation, automobile). Et il s’attire ainsi la fidélité de salariés qui lui sont redevables. Mais ces politiques déclenchent une vague d’inflation qui ébranle et fracture la société. Pour tenter de la juguler, le gouvernement tente de limiter la hausse des salaires et s’aliène ainsi les syndicats. Fin 1978-début 1979, a lieu ce qu’on appelle « l’hiver du mécontentement ». Le pays croule sous les grèves. Même les Pompes funèbres refusent d’enterrer les morts ! Le Labour subit sa première crise sévère.

Thatcher va gagner les élections. Et le Labour, atteint par cette sévère défaite, va se radicaliser, s’écartant pour longtemps du pouvoir. Sous la direction de Michael Foot, en 1980, le parti se prononce pour le désarmement nucléaire, la rupture avec l’OTAN et le départ de l’Union européenne. Quatre anciens ministres, effarés par cette dérive, s’en vont fonder un nouveau parti, social-démocrate.

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