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Manifestation d'étudiants de l'université du Maryland
Épisode 3 :

2017, nuit d'émeutes à Berkeley

6 min
À retrouver dans l'émission

Les campus des universités nord-américaines semblent être devenus depuis quelques années le théâtre de nouvelles scènes de chasse aux sorcières. Ou quand la dénonciation d'une violence symbolique sert de caution au déploiement d'une violence physique, comme ce fut le cas à Berkeley en février 2017.

Des étudiants en grève pour la liberté d'expression sur le campus de Berkeley en Californie en 1969. Une époque révolue ?
Des étudiants en grève pour la liberté d'expression sur le campus de Berkeley en Californie en 1969. Une époque révolue ? Crédits : Bettmann/CORBIS/Bettmann Archive - Getty

Sur les campus américains, l'arrivée de la première génération biberonnée aux réseaux sociaux a marqué un tournant en matière de liberté d'expression. Et pour Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, auteurs de Le dorlotage de l’esprit américain, ce tournant peut même être daté. Il y a eu un moment fondateur : la nuit d’émeutes qui s’est produite le 1er février 2017 sur le campus de l’université de Berkeley, à l’occasion de la venue sur le campus de Milo Yiannopoulos.

L'étincelle Yiannopoulos

Bien sûr, Yiannopoulos est un provocateur. Personnalité britannique de l’économie numérique, il a collaboré au site alt-right Breitbart News et clame son soutien à Donald Trump. Homosexuel affiché, il lui arrive de tenir des propos aux relents homophobes. Mais Berkeley est bien l’université où a pris naissance le mouvement pour la libre-expression, dans nos lointaines années 1960... Pourquoi ne pas laisser parler Yiannopoulos ? En matière de provocateurs, Berkeley en a vu bien d’autres ! 

Mais la gauche radicale, très puissante parmi les étudiants, avait les nerfs à vif : Donald Trump avait été investi président dix jours plus tôt. Les "antifas" locaux - pas tous étudiants - avaient appelé à venir masqués. 1 500 manifestants se rassemblèrent pour bloquer le bâtiment où Yiannopoulos devait parler. Ils y lancèrent des mortiers d’artifice, des cocktails Molotov. Beaucoup de vitre cassés, début d’incendie. Un demi-million de dollars de dégâts. Des étudiants et des enseignants qui protestaient en invoquant le premier amendement furent frappés et blessés, certains sévèrement. 

Mais en fin de compte, les émeutiers obtinrent gain de cause : Yiannopoulos fut déprogrammé et ne dut son salut qu’aux forces de police qui parvinrent à l’extrader. Pour ne pas envenimer davantage la situation, la police ne procéda qu’à une seule arrestation. Ces événements enseignèrent aux protestataires une leçon, écrivent Lukianoff et Haidt : la violence paie.

Qu'est-ce qu'une violence symbolique ? Et comment y répondre ?

Mais pour eux, c’était la présence du Yiannopoulos qui constituait une "violence", et ils n’avaient fait qu’y répondre par un "acte d’auto-défense". Il y a là, selon ces auteurs, un abus de langage, ce qu’ils appellent un concept creep, expression qu’on est tenté de traduire par glissement sémantique ou abus de concept

Nous aussi, en français, en disant, comme nous le faisons de plus en plus fréquemment qu’un discours est "violent", nous contribuons à la dévalorisation de ce concept. On ne saurait mettre en équivalence une parole, perçue comme offensive et une violence physique. Encore moins légitimer la seconde par la première. Cette confusion est précisément celle qui a conduit, il y a cinq ans, à Paris, des terroristes à répondre à des caricatures par des rafales de kalachnikov… Mais dans la novlangue des campus américains, ce qui est à présent qualifié de "violent" fait l’objet d’une grande braderie. 

Speech codes et micro-agressions

Oui, ce terme "micro-agression" désigne toute parole qu’un membre d’une minorité ressent comme blessante, quelles qu’aient été les intentions du locuteur. Ainsi, dans les speech codes qui régissent le langage à employer dans nombre d'universités américaines, il est précisé qu’il ne faut jamais demander à un étudiant "Où êtes-vous né ?" car cela laisse entendre qu’il n’est pas citoyen des Etats-Unis. Il ne faut pas dire à un Latino : "l’Amérique est un melting pot" car cela suggère qu’il doit renoncer à sa culture d’origine. Il ne faut pas non plus dire : "Je pense que cet emploi devrait revenir à la personne la plus qualifiée" car cela sous-entend que vous désapprouvez l’affirmative action… La liste est longue.

Des bureaucraties étoffées veillent scrupuleusement au respect de ces codes et sanctionnent tout écart, en particulier lorsqu’il est le fait d’un membre du corps enseignant. Et il ne fait pas bon les critiquer. 

Chasse aux sorcières des enseignants récalcitrants

Une maîtresse-assistante spécialiste des sciences de l’éducation travaillant à l’université de Yale en a fait l’expérience. Dans un e-mail collectif, Erika Christakis, osa demander s’il était bien nécessaire de prescrire aux étudiants quel type de déguisements il leur était déconseillé pour Halloween, afin de ne pas heurter les sentiments d’étudiants appartenant à des minorités :

La tendance croissante à cultiver la vulnérabilité chez nos étudiants comporte des coûts mal estimés. La liberté d’expression et la capacité à tolérer l’offense sont les caractéristiques d’une société libre et ouvert. Erika Christakis

Elle-même et son mari, Nicholas Christakis, un physicien et sociologue de grande réputation, également professeur à Yale, et qui refusait de se dissocier de son épouse, furent alors l’objet d’une véritable chasse aux sorcières. Une centaine d’étudiants vinrent les traquer jusque dans leur domicile, les traitant de "racistes" et leur reprochant d’avoir créé "un espace d’insécurité" pour les étudiants. Les Christakis ont dû démissionner de leurs postes à Yale. D’après eux, plusieurs autres membres du corps enseignant leur avaient témoigné leur soutien de manière privée, en s’excusant de ne pouvoir le faire publiquement, parce que c’était "trop risqué".

La combinaison des politiques de l’identité basées sur la désignation d’un ennemi commun, et d’une éducation encourageant les étudiants à repérer la moindre "micro-agression" crée un environnement terriblement propice à une _culture du "prendre à partie_". Les étudiants y acquièrent du prestige en identifiant de petites infractions et en interpellant leurs auteurs." concluent les auteurs de The Coddling of the American Mind

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