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Quand l'authenticité prend le pas sur la réalité

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L'exigence de sincérité tend à reléguer au second plan la réalité elle-même. On veut croire.

Il y a, à la bourse des valeurs de l’époque, une forte progression de l’authenticité. On parle la main sur le cœur. On se doit d’être sincère et fidèle à soi-même. Comment l’interpréter ?

On peut se poser la question : Se pourrait-il que cette valorisation de la notion d’authenticité soit le corollaire des difficultés que nous rencontrons de plus en plus avec la vérité ? Plus la réalité des faits devient difficile à établir, plus nous valorisons la sincérité des locuteurs. Récemment, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair était interrogé, une fois encore, sur le soutien qu’il a accordé à George W Bush lors de la guerre d’Irak. Il s’est justifié en invoquant non des faits objectifs, mais sa propre croyance. Il a cru sincèrement, à cette époque, dit-il, que Saddam Hussein constituait un danger menaçant pour l’ensemble des démocraties occidentales. Et c’est sur sa sincérité qu’il demande à être jugé. Il veut bien qu’on dise qu’il s’est trompé, mais non pas qu’il aurait menti.

Cette déclaration constitue un symptôme de notre époque, juge Faisal Devji, historien spécialiste de l’islam, qui dirige le Centre d’études asiatiques du Saint Antony’s College, à Oxford. A l’époque qui est la nôtre, les faits peuvent faire l’objet de toute sorte d’interprétations et même de réfutations. Ils ont perdu leur fiabilité. En contrepartie, ce qui est exigé, c’est la sincérité. La faute à qui ? Aux médias, ces suspects habituels, accusés de tous les côtés.

Car c’est une idée qu’on trouve en ce moment, sous plusieurs plumes… Et notamment sous celle d’une spécialiste du marketing, l’Américaine Francesca Elliott. Je la cite : « les politiciens biaisent, les marques font du blanchiment d’éthique et la culture nous parvient à travers le filtre partisan des médias. Nous sommes exposés, sur internet, à une explosion d’informations contradictoires. » Le problème, poursuit-elle, c’est que devant cette exposition à un flux sans précédent d’informations invérifiables et parfois inexactes, nous avons développé inconsciemment des filtres cognitifs.

Ils ne laissent passer que ce qui est susceptible de s’inscrire dans le cadre existant de nos idées préconçues. Les s faits sélectionnés ne le sont pas sur la base d’une vérification, mais d’une adhésion. Nous construisons ainsi une sorte de chambre d’écho personnelle, où les rumeurs dont nous nous persuadons deviennent des espèces de vérités subjectives. Et nous devenons enragés à vouloir les défendre. Conclusion : « Les gens éprouvent une terrible envie d’authenticité. Mais ce qui est considéré comme authentique n’a pas besoin d’être vrai, n’a pas besoin d’avoir de réalité. »

Et elle prend un exemple français récent. 65 000 followers d’Instagram ont suivi les déplacements, de piscines en plages de rêves, d’une certaine Louise Delage. Ravissante jeune femme, toujours photographiée un verre à la main, à proximité d’une bouteille d’alcool. Un faux compte, lancé par une agence de pub, BETC, à la demande d’une association qui lutte contre les addictions. Louise Delage n’existe pas. Un mannequin incarnait cette créature de fiction. Qu’importe, ont jugé les followers. La cause était bonne. Elle rencontre le système de croyance de nombre d’entre eux. Les addictions sont une mauvaise chose.

Dans son histoire de l’esthétique, Homo Aestheticus, Luc Ferry fait de l’âge de l’authenticité, qui succéderait à ceux de l’excellence et du mérite, la marque même de notre modernité. On demande à l’artiste d’être « authentique », sincère envers soi-même.

Faisal Devji, pour en revenir à son étude parue sur le site en ligne Aeon, estime que la promotion actuelle de l’authenticité du côté des politiques est la conséquence d’une trop longue pratique de la langue de bois. Les politiciens libéraux, de gauche comme de droite, ont systématiquement sous-estimé les conséquences, pour les classes populaires, de la mondialisation et de l’immigration de masse. Ils ont étouffé le débat en traitant de xénophobes ceux qui demandaient son ouverture. Par contre-coup, un menteur obstiné comme Trump est apparu, paradoxalement, comme sincère. Qu’importe qu’il se contredise d’une semaine sur l’autre. Ce qu’il revendique, c’est sa sincérité. A ses propres yeux, mais aussi à ceux qui le suivent, l’essentiel n’est pas qu’il ait menti – la vérité est changeante – mais qu’il ait ajouté foi à ses déclarations. C’est pourquoi écrit Faisal Devji, « on ne devrait pas parler de post-vérité, mais plutôt d’étalage convaincant (ou non) de sincérité ». Et qu’importe au public, que cette sincérité soit temporaire et changeante en ses objets.

Sa caractéristique principale, pour Devji, c’est qu’elle se passe d’une instance d’autorité extérieure. Elle a a vérité en elle-même. Elle n’est pas réfutable.

Des dizaines de milliers de gens ont « _marché pour la science » en Amérique du Nord, samedi dernier. Ils ne protestent pas seulement contre les coupes budgétaires envisagées par l’administration Trump dans certains budgets de recherche et son refus de prendre en mesure la réalité du réchauffement climatique. Ils manifestaient leur inquiétude face à la montée en puissance des discours qui se présentent comme des alternatives à la science. « Data not dogma_ », proclamaient certaines pancartes. Des faits, non des dogmes. En science, il n’y a guère de place pour les « faits alternatifs ». La terre est ronde, elle n’est pas plate, contrairement à ce qu’affirment, ces jours-ci, un certain nombre de prédicateurs islamistes et de vedettes sportives américaines. La sincérité de ceux qui proclament ces inepties ne fait simplement pas le poids face à ce qu’ont établi il y a bien des siècles, Copernic, Kepler et Galilée. Alors qu’importe la sincérité !

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