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Chemnitz, Saxe. "Nous sommes le peuple", le slogan de 1989, utilisé contre le régime communiste, réutilisé contre Merkel.

Quand l'Ouest ne fait plus rêver l'Est

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Trente ans après la chute du communisme en Europe centrale, l'Occident a cessé d'apparaître comme un modèle.

Chemnitz, Saxe. "Nous sommes le peuple", le slogan de 1989, utilisé contre le régime communiste, réutilisé contre Merkel.
Chemnitz, Saxe. "Nous sommes le peuple", le slogan de 1989, utilisé contre le régime communiste, réutilisé contre Merkel. Crédits : Hendrik Schmidt - Getty

Un article récemment paru dans la New York Review of Books donne des clefs pour comprendre le désenchantement en Europe centrale. Il est signé de Timothy Garton Ash. Universitaire, essayiste et journaliste britannique, Garton Ash a été l’un des très rares intellectuels ouest-européens à s’intéresser aux dissidents d’Europe centrale tout au long des années 1980. Toléré en tant que jeune chercheur en Allemagne de l’Est, puis en Pologne, très présent en Tchécoslovaquie, il témoignait avec humour et intelligence de ce qui se passait de l’autre côté du Rideau de Fer. 

Son livre, La chaudière, Europe centrale 1980-1990, constitue l’une des meilleures analyses des révolutions de velours anti-communistes de l’année 1989. Ami de la plupart des dissidents, il a vécu ces bouleversements historiques à leurs côtés. C’est surtout pour assister à son fameux séminaire que j’ai personnellement candidaté à une bourse du Saint Antony’s College d’Oxford en 1992. 

Qu’est-ce qui a raté ?

L’analyse que Timothy Garton Ash donne dans la New York Review sous le titre Time for a New Liberation ? est à la fois inquiétante et prometteuse. Lors du 10e anniversaire de la fin des régimes communistes, dit-il, les gens étaient "soulagés et pleins d’espoir". Lors du 20e anniversaire, ils étaient triomphants : leurs pays avaient obtenu l’accession à l’OTAN – ils se sentaient en sécurité – et à l’Union européenne – ils faisaient partie du club, accédaient au grand marché et au crédit. Aujourd’hui, on se demande « qu’est-ce qui a raté ? »

« Les problèmes d’aujourd’hui ont souvent leurs racines dans les triomphes d’hier » écrit Garton Ash. Débarrassés de leurs entraves, les Européens de l’Est ont gagné les libertés individuelles qui nous semblent, à nous, normales. D’un seul coup, ils pouvaient choisir leur travail, leur lieu de résidence, leurs lectures. Beaucoup de jeunes ont choisi de venir étudier à Oxford. Garton Ash s’en réjouit, bien sûr, mais il avoue rencontrer plus souvent ses anciens étudiants à Londres, Berlin, Vienne ou Paris que dans le pays de leur naissance. 

Emigration, privatisations, frustrations

L’émigration, on l’a découvert grâce à Ivan Krastev, a dépeuplé littéralement certaines nations. 27 % des Lettons ont émigré à l’Ouest, 21 % des Bulgares et trois millions de Roumains. Même hémorragie dans l’ancienne RDA : sur seize millions six cent mille habitants lors de la chute du Mur, près de deux millions d’anciens citoyens de la RDA ont choisi de s’installer dans l’un des Länder de l’ancienne Allemagne fédérale. 

Mais c’est surtout la manière dont ont été menées les privatisations qui a exaspéré nombre de citoyens des ex-démocraties populaires. Restituer leurs propriétés aux familles dépossédées n’a pas été facile. Vendre les anciennes entreprises d’état à des capitalistes étrangers a créé bien des frustrations. Les perdants de la transition ont le sentiment qu’en 1989, les élites communistes et celles qui aspiraient à les remplacer se sont entendues pour se servir. Les oligarques aujourd’hui en possession d’immenses fortunes ont trop souvent démarré leurs fortunes grâce à leurs réseaux de relations dans l’ancien régime. 

Andrej Babis, le chef milliardaire du gouvernement tchèque, est le symbole vivant de ces magouilles. Ancien informateur de la police politique communiste, il a créé son empire grâce à ses relations. La fin du communisme a été une époque trouble, où s'est créé un "capitalisme de copinage". Les jeunes Tchèques de l'opposition ont créé une application qui leur permet de déterminer quels sont, parmi les produits de consommation, ceux qui sont produits par une des innombrables entreprises appartenant à leur Premier ministre... 

L'aquarium, la soupe et les poissons

Mais, il n’était vraiment pas facile de passer d’un système socialiste et collectiviste à un régime de propriété privée et d’Etat de droit. Une blague souvent entendue après 1989 en Europe centrale en témoigne. "Nous avons appris, avec les communistes, comment on transforme un aquarium en soupe de poissons. Mais à présent, il nous faut trouver la formule qui permet de _repeupler l’aquarium avec les poissons de la soupe_. Et ça, c’est beaucoup plus compliqué…"

Mais le fond du problème social, dans les pays d’Europe centrale, on le sait, c’est la coupure qui s’est produite entre les élites urbaines, tournées vers l’Ouest, émancipées, libérales et cosmopolites, et le peuple des campagnes et des petites villes. Là-bas, on souffre du mépris des « salons de Varsovie », de la Prazska kavarna, la café society pragoise. En Hongrie, le divorce est flagrant entre Budapest, qui vient d’élire un maire de centre-gauche et le « peuple de la puszta », fidèle à Orban. Dans les Länder allemands de l’est, les gens reconnaissent que leur niveau de vie s’est incroyablement amélioré, mais ils se sentent méprisés par les Wessis. Quatre électeurs de l'AFD sur cinq décrivent leur propre situation économique comme "bonne" ou "très bonne". Mais ils votent pour un parti qui leur dit qu'ils sont considérés comme des "citoyens de seconde classe".

L'Occident, "multiculturaliste et décadent" ?

Les partis populistes, comme le PiS polonais ou le Fidesz hongrois, misent sur ces frustrations et se présentent comme les partis qui vont rendre au peuple sa dignité. Ils exploitent aussi l’image de « l’Occident multiculturaliste et décadent ». Les Européens de l’Ouest importent des immigrés parce qu’ils ne sont plus capables de faire des enfants, y entend-on. 

D’une manière générale, l’Occident, regardé comme un modèle dans les années 1980 et 1990, fait moins rêver depuis la crise de 2008. Les régimes autoritaires et qui se posent en protecteurs de l’identité nationale ont le vent en poupe. Pour autant, aucun parti important, dans cette région, ne prône la rupture avec l'Europe et la sortie de l'UE. Le contre-exemple britannique est passé par là. 

par Brice Couturier

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