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Qu'est-ce que l'AKP ? Le retour, en Turquie, du refoulé islamique

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Comment expliquer le tournant, autoritaire et répressif, pris, ces dernières années par le régime d'Erdogan ? Les choses avaient, pourtant, plutôt bien commencé.

La campagne électorale en vue du référendum sur la réforme de la Constitution turque dans le sens d’un régime présidentiel donne lieu à des problèmes au sein de l’Union européenne. Certains Etat membres, comme les Pays-Bas, interdisent aux ministres d’Erdogan de venir faire campagne chez eux. La France, au contraire, a toléré un meeting à Metz. Mais comment caractériser le pouvoir turc actuel. Qu’est-ce que ce parti AKP, qu’on a un moment défini comme « islamo-conservateur » et comparé aux démocraties-chrétiennes européennes ?

Qu’est-ce que l’AKP ? Un retour du refoulé islamique, selon Shlomo Avineri. La sécularisation de la Turquie n’a pas été, comme en Europe, un processus lent, parti des classes éduquées et éclairées, et se diffusant progressivement à l’ensemble de la société. Non, ce fut une révolution imposée d’en haut par un pouvoir autoritaire, celui de Mustafa Kemal, à partir de 1923. Mustafa Kemal était décidé à faire faire à la Turquie un bond vers une modernité à l’européenne.

Le kémalisme, porté par une élite urbaine minoritaire, a donc imposé la laïcité à une population très réticente, majoritairement villageoise et imprégnée des valeurs et de la culture de l’islam. On a interdit le port du fez traditionnel aux hommes et celui du voile islamique aux femmes. On a prescrit l’alphabet latin. Les noms à consonance arabe ont dû être échangés contre des noms turcs. Le calendrier européen a été imposé et le dimanche est devenu jour férié. Mustafa Kemal Ataturk est mort en 1938, mais le kémalisme lui a survécu, sans devenir réellement majoritaire dans le pays. Ses places fortes sont longtemps demeurées l’armée, la justice, l’Université et d’une manière générale, les services publics.

La victoire électorale de l’AKP, parti islamiste conservateur en 2002, incarnerait donc un retour du refoulé culturel.

Situation paradoxale : la victoire de cette contestation du kémalisme est le produit de sa réussite même. Car la modernisation de la Turquie s’est traduite par l’émergence d’une classe moyenne. Une bourgeoisie qui doit son succès à ses propres efforts, à sa frugalité et à sa capacité à investir, et non à la distribution de subsides par l’Etat, comme mettons en Algérie. Elle ne dépend pas de lui. D’où sa tendance au libéralisme économique. Mais elle est aussi culturellement conservatrice.

La Turquie a aussi subi plusieurs coups d’Etat militaires. A trois reprises, au cours de la 2° moitié du XX° siècle, en 1960, 1971 et 1980, l’armée turque est sortie des casernes. Mais elle l’a fait au nom des valeurs kémalistes – nationalisme et laïcité. Or, Erdogan s’identifie à Adnan Menderes, son héros politique. Menderes a été le premier chef de gouvernement turc à avoir gagné le pouvoir par des élections libres, à la tête de son Parti démocrate, en 1950. Il a été renversé dix ans plus tard par les militaires kémalistes, qui l’ont exécuté en 1961.

Comme Erdogan, Menderes avait procédé à un démantèlement partiel de la laïcité turque, réintroduisant notamment l’enseignement coranique dans les écoles publiques. Comme Erdogan, il avait durci progressivement son pouvoir, emprisonnant des journalistes, s’attirant ainsi l’hostilité des libéraux qui l’avaient soutenu, au départ. Erdogan a interprété la tentative de coup d’Etat lancée contre lui en juillet dernier à la lumière de ce précédent. « Depuis la première victoire de son parti aux élections législatives de 2002, le président turc Recep Tayyip Erdogan est obsédé par l’idée d’être renversé par un coup d’Etat », écrit Dani Rodrik, célèbre économiste américano-turc. « Il avait de bonnes raisons de le craindre », poursuit Rodrik. « Les élites ultra-laïques des appareils judiciaire et militaire n’ont jamais caché l’antipathie qu’elles éprouvaient pour Erdogan et ses alliés politiques. »

La classe politique turque est hantée par le spectre de la division, de l’éclatement de la nation, par le danger de l’anarchie. Face à ces périls, le renforcement de l'Etat constitue la tentation récurrente du pouvoir, quel qu’il soit. Pourtant, comme le rappelle Halil Karaveli, dans un article de Foreign Affairs, les choses avaient plutôt bien commencé avec Erdogan. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2003, ce fut sur un programme de libéralisation politique et économique. Comment expliquer que 14 ans plus tard, son pouvoir se révèle autoritaire et répressif ? Il semble s’aligner sur les régimes « d’hommes forts » du Moyen Orient et s’éloigne chaque jour davantage de la démocratie libérale à l’européenne.

Il faut se souvenir qu’Erdogan a d’abord été élu maire d’Istanbul, dans les années 1990, à l’époque où les islamistes sont arrivés une première fois au pouvoir sous la bannière du Parti du bien-être. Mais il a été condamné à une peine de prison de 4 mois en 1997, pour "incitation à la haine religieuse". Il avait récité en public un poème assez sulfureux : « Les mosquées sont nos casernes, leurs coupoles nos casques, leurs minarets nos baïonnettes, et les croyants sont nos soldats ». L’année suivante, 1998, un Mémorandum militaire mettait fin à cette première expérience de gouvernement islamiste.

En 1999, Erdogan se déclare « démocrate conservateur » et défend une ligne pro-européenne. « Nous n’irons nulle part avec le radicalisme religieux », explique-t-il à ses amis du Parti de la Vertu. Et il fonde, en 2001, un nouveau mouvement, Le Parti de la Justice et du Développement, l’AKP. En 2002, il gagne les élections en s’appuyant sur les petits patrons d’Anatolie. Il défend alors un programme de libéralisation, destiné à attirer les capitaux et à favoriser la candidature de son pays à l’Union européenne. En 2013 encore, il annonce des réformes destinées à répondre aux exigences des Kurdes en matière d’autonomie.

Comment expliquer le tournant autoritaire et nationaliste, pris récemment par son régime ? On en parle demain…

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