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Quelle conversation, les yeux rivés sur un écran ?

Reconquérir l'art de la conversation à l'heure du smartphone

5 min
À retrouver dans l'émission

Nos écrans baladeurs ont transformé nos manières de communiquer.

Quelle conversation, les yeux rivés sur un écran ?
Quelle conversation, les yeux rivés sur un écran ? Crédits : DREW ANGERER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

- Le smartphone nous rend-il tous dingues ? C’est l’accroche de une du magazine Books. Cette semaine, vous allez nous parler de la façon dont nos écrans portables sont en train de modifier notre manière de vivre et de travailler.

Oui, et pour commencer une situation que nous sommes nombreux à avoir vécu : en donnant son bain à un enfant, nous sortons notre smartphone pour lire nos e-mails, surveiller ce qui se dit sur Twitter et Facebook, googliser un mot, avertir un collègue de travail d’une information utile… Au lieu de jouer avec notre enfant, qui voit bien, lui, que nous sommes avec lui - tout en étant absent. Ici, mais ailleurs en même temps. Il ne capte pas la totalité de notre attention. Au dîner, une jeune fille apostrophe son père « Papa, arrête de googliser, je veux te parler ».

C’est un des cas vécus cités par Sherry Turkle, professeur de psychologie sociale au MIT, dans un article consacré à son travail dans le magazine Books. Sherry Turkle travaille depuis trente ans sur les effets sur nos comportements des nouvelles technologies. Comme elle le dit dans une interview au Guardian, elle n’est pas technophobe, mais pro-conversation.

Dans son précédent livre, Seuls ensemble, elle relevait les effets provoqués sur le développement des jeunes générations par l’omniprésence dans leurs vies des outils connectés. A force d’évoluer dans un univers parallèle, virtuel, ils ont tendance à fuir le réel. Demi-présents dans leur vraie vie, ils forgent leur identité dans le monde des réseaux connectés. Mais est-ce bien leur identité, ou une identité virtuelle ? En tous cas, ils sont accoutumés, très jeunes, à se mettre en scène, à se créer un personnage.

L’actualité offre à la réflexion des cas dramatiques où la création échappe à son auteur. Le personnage créé à destination de quelques-uns peut devenir un objet de moquerie universel. Mardi dernier, Tiziana Cantone, une Italienne de 31 ans, s’est pendue. Elle ne pouvait plus supporter la diffusion « virale » sur internet d’une sextape tournée pour faire enrager son boyfriend. Ses ébats intimes, identifiés par son nom et relayés par les réseaux sociaux, auront été visionnés un million de fois…

Le phénomène du revenge porn contredit deux principes bien difficiles à faire respecter sur les réseaux sociaux : le respect de la vie privée et le droit à l’oubli. « En tant que gouvernement, il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire », a reconnu Matteo Renzi. « C’est principalement une bataille culturelle. » La justice italienne avait condamné Facebook à supprimer les liens dirigeant vers la vidéo en question. Mais Google et Youtube pouvaient continuer à la référencer. Tiziana Cantone n’a pas pu le supporter. Elle s’est donné la mort. Morte de honte.

- Mais revenons au dossier de Books. Sherry Turkle publie un nouveau livre, dont ce magazine rend compte.

Oui, le dossier de Books, ce mois-ci, est consacré à l’effet du smartphone sur notre capacité d’attention et de mémorisation. On y revient grâce au nouveau livre récemment publié par Sherry Turkle, Reclaiming Conversation. Reconquérir la conversation. Sous-titre : le pouvoir de se parler à l’âge numérique. La professeure du MIT y poursuit son enquête sur la manière dont le fait d’être constamment connecté affecte nos relations sociales. Les « technologies de l’amitié » - comme elle les a baptisées - ont été bouleversées par les réseaux tels que Snapshot et Instagram – les adolescents dédaignent de plus en plus Twitter et Facebook, de peur d’y croiser leurs parents.

Ils ont pris l’habitude, écrit-elle, d’ajouter « une couche supplémentaire », via leurs écrans, aux conversations à plusieurs. C’est un phénomène que l’on observe de plus en plus lors des réunions de travail. Deux participants échangent leurs impressions sur l’exposé en cours. Cela créé un malaise chez les autres. Or, cette habitude est en train de s’installer au sein même des familles. Dans l’espoir de dédramatiser des situations conflictuelles avec leurs parents, certains adolescents, préfèrent communiquer avec eux par SMS. Ils ont perdu l’habitude de la conversation. Les médias numériques les ont habitués à « se soustraire à l’embarras des relations humaines directes ». Ils leur procurent des « zones de confort » où ils ont la possibilité de n’offrir à leurs interlocuteurs qu’une « juste dose » d’eux-mêmes. D’ailleurs, remarquez-le, ils se servent de moins en moins de leur smartphone pour… téléphoner. L’omniprésence des écrans baladeurs est en train de créer « un printemps silencieux des relations humaines », selon Sherry Turkle.

Judy Wajcman, professeure de sociologie à LES, remarque que les usages des technologies échappent souvent à leurs concepteurs : à l’origine, le téléphone cellulaire avait été inventé pour téléphoner, pas pour tapoter des textos, ou « liker » des contenus…

Toujours dans le magazine Books, on relève l’étude d’un jeune professeur en sciences de la communication de Boston, Joseph Reagle Jr., sur les contenus laissés par les internautes, tant sur les réseaux sociaux que sur les sites d’achat, tels qu’Amazon. « Dans l’ensemble, les conversations numériques observées par Reagle souffrent des travers identifiés par Turkle, lit-on dans Books : narcissisme, désinhibition et incapacité à s’intéresser au ressenti de l’autre. » Mais il est moins pessimiste que Turkle : on trouve dans ce « fond du web » un type de contenus qu’il définit comme « social, réactif, court, asynchrone et omniprésent ».

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