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Le Mémorial Sándor Márai, rue  Mäsiarska à Košice en Slovaquie

Sándor Márai, le Stefan Zweig hongrois

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On a souvent comparé l’écrivain hongrois Sándor Márai à Stefan Zweig. La parenté entre ces deux intellectuels centre-européens est, en effet, frappante. La publication du journal de Sándor Márai permet de revenir sur le destin de deux grands esprits chassés de leur pays et morts en exil.

Le Mémorial Sándor Márai, rue  Mäsiarska à Košice en Slovaquie
Le Mémorial Sándor Márai, rue Mäsiarska à Košice en Slovaquie Crédits : Fishman/ullstein bild - Getty

L'écrivain hongrois Sándor Márai et l'Autrichien Stefan Zweig n’appartenaient pas exactement à la même génération : Zweig est né en 1881, et Márai, dix-neuf ans plus tard, en 1900. Et surtout, Márai est mort très âgé : il s’est suicidé, en exil, à San Diego en Californie, en 1989, à 89 ans. L’année de son propre suicide, accompli au Brésil, en 1942, Zweig, lui, n’en avait que 60. 

Hormis le fait d’avoir mis fin à leurs jours en exil, chassés loin de leur patrie, ces deux écrivains ont en commun d’avoir été relativement négligés, puis redécouverts longtemps après leur disparition ; et leurs œuvres, d’avoir fait l’objet d’une réévaluation récente et amplement méritée. Elles s’accordent, l’une et l’autre, à un air du temps fait de nostalgie pour l’époque où l’Europe possédait un certain attrait, un certain charme. 

Zweig et Márai, deux témoins du désastre européen

Mais surtout, elles témoignent du sentiment de tragique impuissance, ressenti, par ces intellectuels épris d’Europe, face aux immenses désastres du XX° siècle européen. Zweig n’a pas supporté d’assister à une nouvelle crise suicidaire de délire nationaliste. Il a confié ses souvenirs et ses regrets à un livre, devenu aujourd’hui classique, Le monde d’hier

Márai, resté dans son pays pendant la Seconde Guerre mondiale, s’est muré dans le silence afin de ne pas cautionner l’alliance du gouvernement de la Hongrie avec l’Allemagne nazie. Il écrit "pour son tiroir", comme on dit en Europe centrale. Puis, face à la mise au pas de la littérature par le pouvoir communiste, il a choisi l’exil en 1948. Il ne devait plus jamais revenir en Hongrie où ses livres d’avant-guerre qui y avaient connu un immense succès, étaient désormais interdits. 

Même si je survis, jamais plus je ne reverrai l’Europe que j’ai connue. » (…) Donne de la force à mon âme, mon Dieu, de la force pour que, si je survis, mon âme supporte tout ceci, de la force pour mourir en paix et sans gémir si cette tempête m’emporte. De la force pour que je puisse rester fidèle à mon âme et à tout ce en quoi j’ai cru jusqu’à la dernière minute. Márai, 1943

Et, comme en écho, on lit dans la préface du Monde d’hier. Souvenirs d'un Européen de Stefan Zweig : "Et c’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi, depuis que, pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. (…) J’ai été témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps. (…) _entre notre aujourd’hui, notre hier, notre avant-hier, tous les ponts ont été rompus_."

Un témoignage unique sur Budapest entre 1943 et 1948

Le Journal de Sándor Márai constitue un témoignage époustouflant sur le sort de la capitale hongroise, livrée d'abord aux hordes nazies, puis occupée par l'Armée rouge. Les éditions Albin Michel, auxquelles on doit la redécouverte de l’œuvre de Sándor Márai, nous avaient déjà proposé le volume fascinant intitulé Mémoires de Hongrie. Rédigé en exil, vingt ans après les faits, l’écrivain hongrois y racontait le choc culturel ressenti lors de la deuxième occupation de son pays : après les Allemands, les Soviétiques. 

Mais tout récemment, nous avons pu découvrir les notes prises au jour le jour par Márai entre 1943 et 1948. Sous le titre Journal, les années hongroises, et dans une traduction de Catherine Fay, est désormais disponible en français la première partie du Journal intime de Sándor Márai. L’édition hongroise intégrale de ce Journal comporte dix-huit volumes. Il a fallu trier. 

L’intérêt de ce Journal est double. Il nous fait pénétrer dans l’atelier d’un grand écrivain. Et il nous livre le regard d’un grand intellectuel sur une série d’événements dramatiques : l’occupation du pays par les Allemands, l’arrivée au pouvoir des nazis hongrois, les sinistres Croix fléchées, l’enfermement des 200 000 Juifs de Budapest dans un ghetto en vue de leur déportation vers le camp d’extermination d’Auschwitz, les combats très durs de l’hiver 1944/45 entre les Allemands et leurs supplétifs hongrois, d'une part et l’Armée rouge, de l'autre, qui progresse rue par rue, tandis que les habitants de la capitale tentent de survivre dans les caves, aménagées en abris. Puis, l’occupation soviétique et la communisation d’un pays où les partisans du communisme étaient si minoritaires que le système fut imposé par les moyen de la dictature et de la répression impitoyable des opposants.

Márai, lecteur insatiable et éclectique

Lecteur vorace et cosmopolite, Márai possédait une bibliothèque  de 5 000 volumes en plusieurs langues, qui fut en très grande partie détruite lors du bombardement de l'immeuble où il vivait avec son épouse. Il dévore la littérature européenne de toutes les époque : Shakespeare, Tolstoï, Montaigne, Rilke, André Gide, Hemingway, Ortega y Gasset dont il se sent proche. 

Mais il se montre également un défenseur attentionné de la littérature hongroise, dont il déplore qu’elle soit aussi injustement méconnue hors du pays. Un des derniers livres publié en Hongrie par Márai, Dernier séjour à Budapest, constitue un hommage à l’un des écrivains préférés de Márai, Gyula Krudy et à son héros, Sindbad. Il s’agit, écrivait Márai, de "dissiper le silence assourdissant dans lequel s’était perdu l’œuvre de ce grand écrivain" et de "réparer cette injustice au-delà de la tombe."

par Brice Couturier

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