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Westminster, bâtiment magnifique et délabré.

Sauver le palais de Westminster : il menace ruine

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Le parlementarisme est en crise dans le pays même où ce mode de gouvernement a vu le jour.

Westminster, bâtiment magnifique et délabré.
Westminster, bâtiment magnifique et délabré. Crédits : Dan Kitwood - Getty

Le palais de Westminster menace ruine. Ses murs sont bourrés d’amiante. Les canalisations fuient, répandant des odeurs épouvantables, les alarmes incendies se déclenchent à tout propos. Sans rénovation urgente, selon une commission d’enquête parlementaire de 2016, le bâtiment est menacé d’une catastrophe.

Pour Robert Saunders, professeur d'histoire moderne à l’Université Queen Mary de Londres, c’est le symbole même de la crise qui affecte le système parlementaire britannique lui-même. Dans un article fort intéressant, publié il y a quelques temps dans le magazine New Statesman, Saunders écrit qu’il va falloir « sauver le Parlement », parce que c’est l’une des institutions centrales de la démocratie britannique. Mais que cela exige un bilan complet et honnête de ses récentes défaillances.

La démocratie britannique conserve les traces de l'origine aristocratique de son Parlement

Et d’abord, un point d’histoire. La démocratie a été longtemps tenue en suspicion en Grande-Bretagne, mère du parlementarisme. Lord John Russell, un député whig, pourtant connu comme l’un des pères de la Réforme électorale de 1832, qui augmenta considérablement la représentation des villes industrielles, disait que la démocratie serait "le tombeau de toute liberté tempérée et le parent de la tyrannie et de la licence". Et Benjamin Disraeli a répété, devant le Parlement, que "ce ne sera jamais le destin de ce pays de vivre sous une démocratie." 

Cette histoire compliquée explique pourquoi, dans ce pays, la démocratie a longtemps conservé des traits pré-démocratiques : le pouvoir est longtemps resté entre les mains d’un Parlement quasi-médiéval, avec sa Chambre des Lords, ses rites monarchiques. 

Depuis l’établissement de la démocratie, il n’a pas manqué de prophètes de malheur, pour annoncer l’imminence de sa fin. D’un côté, le mouvement socialiste, comme en France, s’est longtemps méfié de l’idée d’un gouvernement issu de la représentation parlementaire, lui préférant, comme la Social Democratic Federation, à la fin du XIX° siècle, l’Initiative et le référendum. De l’autre, l’anti-parlementarisme d’extrême-droite, représenté en Angleterre par le fasciste Oswald Mosley reprenait certaines des critiques formulées au même moment en Allemagne par Carl Schmitt : le parlementarisme repose sur une imposture, celle de l’égalité entre tous les citoyens. La politique n’est pas l’art du compromis entre représentants d’intérêts divergents, comme le prétendent les libéraux, mais le conflit sur l’essentiel. Mosley se moquait de « la fausse liberté consistant dans le bavardage ininterrompu d’un petit groupe de vieux messieurs ».  Il voulait que « la volonté du peuple s’exprime directement », sans subir "les intrigues et les manœuvres de partis en conflit ». 

Westminster, "citadelle de la liberté britannique"

Durant la Second guerre mondiale, les élections générales furent suspendues et le Palais de Westminster fut bombardé par les Allemands. Mais le Parlement britannique paraissait cependant au zénith de sa splendeur. Churchill lui réservait ses meilleurs discours. Il l’avait baptisé « la citadelle de la liberté britannique ». 

Pourtant dès les années soixante, des critiques se firent à nouveau entendre. Tony Benn, leader du Labour critiquait « la philosophie obsolète du gouvernement parlementaire » et disait aspirer au jour où « chaque foyer disposerait d’un bouton pour remplacer ainsi le vieux système de la représentation par une nouvelle démocratie du peuple. » C’est sous son influence que le gouvernement d’Edward Heath dut procéder, en 1975 à un référendum sur l’adhésion du pays à l’Union européenne, deux ans après que le Parlement l’ait votée à une courte majorité. Mais bien sûr, le coup le plus dur infligé au Parlement l’a été par le dernier référendum, celui du Brexit. La représentation populaire s’est retrouvée en décalage avec la majorité électorale. 

Trois conditions à respecter pour restaurer le prestige du Parlement britannique

Pour restaurer le prestige du Parlement, il convient de respecter trois principes fondamentaux. 

Primo, le parlement est le lieu où l’on doit pouvoir se parler, comme l’indique l'étymologie française du nom parlement. Ce ne peut pas être le lieu d’où l’on gouverne, mais celui où l’on peut discuter honnêtement, malgré les divergences. 

Deuxio, ceux qui ont été battus aux élections exercent une fonction essentielle en démocratie. Le rôle de Her Majesty's Loyal Opposition est de constituer un défi permanent pour le gouvernement issu de la majorité. Se souvenir que critiquer le gouvernement n’est pas trahir la nation !

Tertio, aucun Parlement ne peut lier les mains de son successeur. Ce qu’une majorité a décidé doit pouvoir être défait par une nouvelle majorité. 

Brandir "la volonté du peuple" contre sa représentation :  la recette des populistes

Or, ces trois principes sont l’objet d’attaques provenant des populistes. Pour eux, le peuple est un, il n’a qu’une seule volonté. Et il lui revient de donner en tant que tel ses instructions à la représentation parlementaire. Bien sûr, ils se présentent en interprètes uniques de ce "vrai peuple". Et ceux qui ne partagent pas leurs vues sont des traîtres et des vendus. Il faut tout mettre en œuvre pour les faire taire… Ils transforment "la volonté du peuple" en une arme brandie contre le Parlement. 

Mais il faut reconnaître, d’après Saunders, que les députés portent une part de responsabilité dans le discrédit qui frappe en ce moment le Parlement britannique. A l’époque de Thatcher et de Blair, la présidentialisation du gouvernement et les gros effectifs du parti majoritaire à Westminster ont transformé leur groupe parlementaire en un simple fan-club du Premier ministre

Le sens du dialogue a été perdu. Le Parlement s’est transformé en une foire d’empoigne où personne n’écoute personne. Il y a eu trop de cas de divorce entre les militants des partis et les députés censés les représenter au Parlement. On en a eu une démonstration lorsque le groupe travailliste, à la Chambre des Communes, a voté une motion de défiance contre Jeremy Corbyn, qui venait d’être désigné comme son leader par le Parti travailliste. Ou lorsque Boris Johnson a remplacé Theresa May au 10, Downing Street, sans qu’aient eu lieu des élections, ni que ce choix n’appartienne au Parlement. Ces déphasages sont préoccupants. 

Conclusion : la fermeture, inévitable, de Westminster pour travaux doit être l’occasion de revoir le fonctionnement – et le mode d’élection du Parlement britannique. 

par Brice Couturier

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