LE DIRECT
En Europe, c'est le discours scientifique qui a participé de la sécularisation des sociétés à partir du XVIIIe siècle. En est-il de même aujourd'hui, et dans d'autres régions du monde ?

La sécurité, plus efficace que la science pour lutter contre les dogmes religieux ?

5 min
À retrouver dans l'émission

En cette rentrée, de nombreuses publications s'attachent à analyser le rôle social respectif de la science et de la religion. Conciliables ou inconciliables ? En matière religieuse comme en d'autres, l'histoire européenne a forgé un modèle de pensée spécifique. Mais celui-ci est-il exportable ?

En Europe, c'est le discours scientifique qui a participé de la sécularisation des sociétés à partir du XVIIIe siècle. En est-il de même aujourd'hui, et dans d'autres régions du monde ?
En Europe, c'est le discours scientifique qui a participé de la sécularisation des sociétés à partir du XVIIIe siècle. En est-il de même aujourd'hui, et dans d'autres régions du monde ? Crédits : davidf - Getty

Il n'y a pas de "lois historiques du développement". Personne ne croit plus à la disparition nécessaire de la religiosité en vertu d'une philosophie de l'histoire. On constate, en effet, en cette rentrée, une floraison surprenante, dans le monde anglo-saxon en particulier, d’ouvrages et d’articles savants sur ce sujet. Et il me semble qu’en France, nous avons recueilli trop peu d’échos de ces débats. Chez nous, en effet, l’affaire semble avoir été classée depuis le XIXe siècle : notre vieille tradition positiviste nous suggère que les religions ont toujours été un obstacle à la recherche et à la diffusion des vérités conquises par la science. Sans adhérer nécessairement à la thèse d’Auguste Comte des "trois âges" scandant l’histoire intellectuelle et morale des sociétés, nous avons spontanément tendance à penser que "l’âge positif", le temps de la science si vous voulez, a succédé à l’âge théologique et à l’âge métaphysique. La science, c’est du solide. La religion, un supplément d’âme. Une survivance fossilisée. Ce n’est pas du tout ainsi que l’on raisonne dans les pays anglo-saxons. Et les rapports entre religion et science sont conçus selon une optique bien différente de cette opposition caricaturale. 

L'Europe, cas particulier ou modèle universel ?

Prenez Peter Harrison. C’est un universitaire australien de haut niveau et de bonne renommée. Ancien professeur d’histoire à Oxford, il dirige depuis quelques années l’Institute for Advanced Studies in Humanities à l’université du Queensland. Et il a consacré plusieurs ouvrages à l’histoire des relations entre la science et la religion, dont hélas, à ma connaissance, aucun n’a été traduit en français. Notamment The Territories of Science and Religion. Il a dirigé aussi l’ouvrage collectif The Cambridge Companion of Science and Religion. 

Selon lui, prétendre que les progrès de la science feraient disparaître la religion, c’est prendre le cas particulier de l’Europe pour un modèle universel. En réalité, selon Peter Harrison, hors d’Europe, non seulement les religions ne reculent pas, mais elles progressent dans de nombreux pays. Et il cite en particulier les cas de l’Inde et de la Turquie. 

Ces deux cas sont significatifs parce que leurs Etats ont été fondés par des personnalités animées d’idéaux rationalistes et sécularistes : Jawaharlal Nehru et Mustafa Kemal Ataturk. Aujourd’hui, l’Inde de Narendra Modi est marquée par un grand retour à l’hindouisme qui n’est pas sans poser de sérieux problèmes à ses citoyens professant une autre religion, et en particulier les musulmans. En Turquie, Ataturk était un adepte des thèses évolutionnistes de Darwin, qu’il insista pour faire enseigner dans les écoles. Erdogan, comme on sait, est un islamiste et il a fait interdire le darwinisme dans l’enseignement secondaire. Ce n’est pas la science qui progresse. C’est la religion…

Les philosophies de l’histoire qui prétendaient que celle-ci était soumise à des "lois du développement", inéluctables et linéaires ont cru pouvoir tirer du cas très particulier des sociétés européennes des schémas applicables à toutes les autres sociétés. Elles sont aujourd’hui considérées comme des vieilles lunes. Même en Europe. Et lorsque, hors d’Europe, la sécularisation progresse, ce n’est pas sous l’influence de la science selon Peter Harrison.

Dans des sociétés marquées par l'insécurité, la fonction sociale de la religion

Pourquoi alors ? La sécurité, répond Ronald F. Inglehart. Cet éminent sociologue dispose d’une base de données indiscutables. Il dirige le World Values Survey. Et il vient de publier une étude qui montre que la religion est en recul depuis une douzaine d’années dans 43 des 49 pays couverts par son institut. 

Pour lui, les religions fournissaient aux populations menacées par les éléments naturels et victimes de famines, des réassurances. Elles permettaient d’inscrire ces calamités dans un plan d’ensemble, un grand dessein sur lequel veillaient des puissances invisibles qu’on pouvait se concilier en respectant certaines lois. Ces lois religieuses permettaient aussi de pacifier les relations entre les gens. Et, aux époques où la mortalité infantile et la faiblesse de l’espérance de vie contraignaient les femmes à de très nombreuses grossesses pour assurer le simple renouvellement des générations, elles encadraient les rapports entre les sexes en vue de la reproduction. 

Or, plus les peuples ont appris à maîtriser leur environnement naturel, plus les sociétés se sont pacifiées, plus la mortalité infantile a reculé, moins les lois religieuses se sont avérées indispensables. Plus la sécurité - alimentaire, physique, sociale – progresse, moins les religions demeurent nécessaires. Comme l’écrit Inglehart, "la sécularisation se produit quand les pays ont atteint de hauts niveaux de sécurité existentielle."

Les défenseurs des religions ont souvent mis en avant que même les sociétés modernes auraient besoin de garde-fous pour limiter l’avidité qui accompagne le capitalisme et l’enrichissement. Si tel était le cas, poursuit-il, les pays les plus fortement sécularisés seraient aussi les plus corrompus et les plus violents. Or, c’est exactement l’inverse : les pays du Nord de l’Europe sont les moins corrompus et les plus tranquilles. A rebours, les plus corrompus sont des pays à la religiosité forte : Bangladesh, Guatemala, Irak, Tanzanie et Zimbabwe.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......