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Les Etats-Unis semblent touchés à leur tour par un déclin, soudain et accéléré, du sentiment religieux. Quelles sont les causes de cette mutation profonde de la société américaine ?

Déclin du religieux : les Etats-Unis aussi ?

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Dans un paysage occidental marqué par un net recul du religieux, les Etats-Unis ont longtemps fait figure d'exception, tant le pays semblait se prévaloir encore d'un haut niveau d'appartenances religieuses. C'est terminé. La polarisation en matière religieuse a anticipé la polarisation politique.

Les Etats-Unis semblent touchés à leur tour par un déclin, soudain et accéléré, du sentiment religieux. Quelles sont les causes de cette mutation profonde de la société américaine ?
Les Etats-Unis semblent touchés à leur tour par un déclin, soudain et accéléré, du sentiment religieux. Quelles sont les causes de cette mutation profonde de la société américaine ? Crédits : DiggPirate - Getty

Suite de mes chroniques sur l’état du débat concernant les rapports entre la science et la religion dans le monde. Hier, je signalais aux auditeurs un net recul des religions, selon une enquête récente du World Values Survey. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, on parlait beaucoup d’une "revanche de Dieu"… Que s’est-il passé ?

Un recul récent mais rapide des religions dans le monde

Plusieurs sociologues avaient cru déceler un regain religieux, et même en Europe, à la suite de l’effondrement du communisme. La disparition de la dernière idéologie tout-englobante, de l’ultime "grand récit" comme on disait, était censée avoir ouvert un vide dans lequel les religions pouvaient s’engouffrer. D’autant que le communisme, idéologie matérialiste, avait persécuté à des degrés divers, les croyants et que, dans certains pays d’Europe centrale, l’identité nationale était fortement corrélée à une religion particulière : on pense au catholicisme en Pologne, ou à l’orthodoxie en Russie. A cette époque, la révolution iranienne avait démontré que l’islam était redevenu une importante force politique. Et les Etats-Unis, avec George W. Bush, avaient élu un président évangéliste.

Et de fait, dans l’étude de 2008 du World Values Survey, dans 33 des 49 pays étudiés, la religion n’était pas en baisse, mais en hausse. La tendance s’est récemment inversée. Le déclin de la religiosité est un phénomène presque universel. Avec pour seules exceptions, les 18 pays musulmans couverts par cette étude. Partout ailleurs, la religion est en recul.

Le cas particulier des Etats-Unis 

Mais le cas le plus frappant, c’est celui des Etats-Unis. A la question : "Dieu joue-t-il un rôle important dans votre vie ?", les Américains obtenaient une moyenne de 8,2 sur 10 il y a douze ans. Aujourd’hui, c’est 4,6. Les causes de ce déclin, soudain et accéléré, sont politiques et générationnelles. 

Depuis 1990, le Parti républicain s’est identifié avec les positions les plus conservatrices face aux évolutions sociétales. Il a lutté en vain contre le droit à l’avortement, le mariage homosexuel et s’est ainsi aliéné nombre d’électeurs éduqués des jeunes générations. Alors que le mouvement des droits civiques du pasteur baptiste Martin Luther King était profondément ancré dans des valeurs chrétiennes, les églises protestantes sont à présent compromises par le soutien massif des évangélistes à Donald Trump – lequel n’est pourtant pas un modèle de vertu, comme l’explique Todd Gitlin, dans l’avant-dernier numéro de la revue Le Débat.

Quant aux catholiques, même s’ils ont reçu l’appoint de millions de Latinos, venus d’Amérique centrale, très attachés à leur religion et globalement conservateurs, ils paient le scandale des prêtres pédophiles par une baisse sensible de la fréquentation des églises.

Le sentiment religieux victime de l'individualisme ?

Jack Miles considère que ce qui tue les religions, aux Etats-Unis en ce moment, c’est l’individualisme des jeunes générations. La précarité des emplois, la nécessité d’être prêt à partir vers une nouvelle opportunité de travail ont rendu fragiles les engagements personnels. Cette génération a pris l’habitude de ne compter que sur elle-même. Ses membres ne participent plus aux cultes, mais ils n’adhèrent pas non plus aux partis politiques ni aux syndicats, prétend-il. Et de citer le fameux livre du sociologue Robert Putnam, hélas resté non traduit,Bowling Alone

A noter, Putnam lui-même a publié il y a dix ans, en collaboration avec le politologue David E Campbell une étude très importante sur la religion aux Etats-Unis : American Grace. How Religion Divides and Unites US. Ils y relevaient une polarisation en matière religieuse qui annonçait l’actuelle polarisation politique. Le paysage leur paraissait marqué par un antagonisme de plus en plus net, depuis les années 1990, entre la Droite religieuse, conservatrice, apparue dans les années 70/80, en réaction à la libéralisation des mœurs des sixties et les Millennials, éduqués dans l'enseignement supérieur, très hostiles à cette réaction conservatrice. 

Une conception européenne marquée par l'histoire du christianisme

Mais pour revenir à Jack Miles, il vient de publier un livre intéressant, Religion as we know it. An Origin Story. Cet universitaire a un derrière lui un parcours original, puisque c’est un ancien jésuite qui a rompu avec la compagnie, comme avec le catholicisme. Il enseigne l’étude comparative des religions. Et son livre, God : A Biography, lui a valu, en 1995, le Prix Pulitzer. Il met en question l’habitude occidentale, héritée du christianisme, de considérer la religion comme une sphère séparée de la vie ordinaire. Il n’en va pas de même dans la plupart des autres religions.

Le christianisme, parce qu’il s’est développé initialement au sein de l’empire romain, qui possédait une religion civique officielle, a dû, en effet, composer avec cet environnement problématique. Ses fidèles ont tenté de démontrer, à des autorités politiques méfiantes envers ce culte oriental, qu’ils n’étaient pas de mauvais citoyens. 

D’où cette césure initiale entre le religieux et le politico-civique qui n’existe pas dans les autres cultes. Parce qu’elle avait d’emblée une visée universaliste, cette religion a insisté sur le fait qu’elle était indépendante de toute politique, de toute culture, de toute ethnie. Ce qui a permis à ses missionnaires d’accompagner l’impérialisme colonialiste européen…

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