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Martin Amis (à g.), Christopher Hitchens (à dr.), des amis à la vie, à la mort

L'hommage de Martin Amis à Christopher Hitchens, l'ami disparu

5 min
À retrouver dans l'émission

Si "Hitch" était encore parmi nous, que ferait-il du monde ? Tel pourrait être le sous-titre du nouveau livre de Martin Amis. Dans cet objet littéraire hybride, le romancier britannique raconte l'amitié qui l'unit au polémiste Christopher Hitchens jusqu'à la disparition de celui-ci en 2011.

Martin Amis (à g.), Christopher Hitchens (à dr.), des amis à la vie, à la mort
Martin Amis (à g.), Christopher Hitchens (à dr.), des amis à la vie, à la mort Crédits : Brooks Kraft/Corbis - Schiffer-Fuchs/Ullstein Bild - Getty

Cela fait un certain temps déjà que l'écrivain britannique Martin Amis navigue entre le roman et l’essai. Certaines de ses fictions comportent des réflexions politico-morales sur les grandes calamités de notre époque. Ainsi, La flèche du temps traitait du nazisme et de la Shoah. Et La Maison des Rencontres narre le destin d’anciens déportés du Goulag soviétique. Mais pour parler des crimes du communisme et de l’aveuglement des intellectuels de ce côté-là du Mal, il avait quitté franchement les conventions du roman. Et ça a donné Koba la Terreur. Il a aussi abordé le terrorisme islamiste, avec le texte intitulé Le deuxième avion. Amis avait déjà abordé aux rives de l’autobiographie, avec Expérience. C’était pour faire le point sur ses rapports avec son père, Kingsley Amis, lui aussi écrivain célèbre, au sein d’une autre génération. Il fut la figure centrale du groupe des Angry young men, les jeunes hommes en colère des années 1950.

Un friendship novel en mémoire de Christopher Hitchens

Cette fois, Martin Amis s’aventure du côté de ce que les Anglo-saxons appellent le friendship novel. Une espèce de biographie romancée d’un ami, qu’on cherche à faire mieux comprendre, tout en se mettant pas mal en scène soi-même. Ce que sous-entend le titre de ce nouveau livre, Inside Story, histoire intérieure. Le modèle du friendship novel, en Anglo-Saxonie, c’est le Ravenstein de Saul Bellow. Une défense et illustration romancée de son ami Allan Bloom, l’auteur mondialement célèbre de L’âme désarmée

Inside Story relève aussi du genre qu’en Hexagonie on baptise auto-fiction. Martin Amis s’y raconte, s’y dévoile et s’y défend, s’adressant à un lecteur qu’il prétend inviter chez lui, pour lui dévoiler ses trucs d’écrivain. Il médite aussi sur l’écriture, le style, la langue anglaise. Il évoque ses "saints littéraires", Saul Bellow, Vladimir Nabokov, Philip Larkin. Mais le personnage qui domine ces évocations d’un écrivain à la recherche du temps perdu – Martin Amis vient de fêter son 71e anniversaire -, c’est son ami, complice, esprit-frère et rival Christopher Hitchens. 

Mais il ne cesse de hanter le monde intellectuel anglo-saxon. On peut soupçonner les deux amis d’avoir cherché à s’impressionner mutuellement. Ils n’ont cessé d’écrire l’un sur l’autre. Du fameux humour sarcastique, marque de fabrique de Martin Amis, Hitch écrivait en 2002 : "Il comprend chaque note de chacun des octaves qui sépare le cri libérateur de l’hilarité du gloussement de la brute ou du ricanement du sadique." De Hitch, Martin Amis écrivait en 2010, "Christopher est un rebelle. C’est-à-dire qu’il n’a aucun respect, de prime abord, pour quiconque ou quoi que ce soit." Et Amis a reconnu qu’il avait de Hitch, l’un des personnages centraux de son roman La veuve enceinte : Nicholas Shackelton. Dans les mémoires de Hitchens, Hitch-22, un chapitre entier, est consacré à Martin. 

Hitch et Amis ont non seulement hanté ensemble les parties branchées de Londres et de New York, dragué les mêmes filles, déjeuné ensemble en éclusant des vins français jusqu’à l’heure du dîner, en parlant d’Orwell et de Vaclav Havel. Ils se sont compris mutuellement. Aimés.

Les deux complices se sont connus très jeunes, en 1973. Et ils ne se sont plus quittés. Tous deux ont fait leurs premières armes dans la rédaction du grand hebdo de la gauche intellectuelle britannique, The New Stateman. Mais autant la pensée de Hitchens est de part en part imbibée de politique, autant "l’approche de la politique par Amis est esthétique", écrit dans The New Statesman, Thomas Meaney. Ainsi si Amis méprise Trump, c’est pour sa vulgarité, parce qu’il s’exprime comme un charretier et que sa couleur de cheveux est ridicule.

Formidable pamphlétaire, polémiste fabuleux

Pour discuter de Inside Story, le magazine Interview a provoqué une rencontre avec un autre écrivain célèbre et membre de la même équipe, Salman Rushdie. Et leur entretien est savoureux. Provoqué par Rushdie qui lui demande comment il distingue la réalité vécue de la fiction, Martin Amis répond : "Je pense toujours que la différence entre un roman et la vraie vie, c’est la différence entre une chaussure de femme et son pied. La chaussure, avec son talon aiguille, sa semelle incurvée et son décolleté en pointe ne ressemble en rien à un pied. La vie, c’est ce trotteur tout au bout de la jambe. Et c’est vraiment minable."

Rushdie pose la bonne question : "Si Christopher était encore là, que ferait-il du monde d’aujourd’hui ?" Oui, que dirait Hitch du Covid, de Trump, de la Chine de Xi Jinping ? 

Presque dix ans après sa mort, le formidable pamphlétaire du livre Dieu n’est pas grand, polémiste fabuleux, à la répartie foudroyante, le critique le plus doué de sa génération, demeure comme un l’un des plus purs produits de ces Lumières européennes qu’on prétend aujourd’hui "déboulonner". "Je laisse les fidèles brûler les églises, les mosquées et les synagogues des autres fidèles – on peut toujours compter sur eux pour ce faire", écrivait-il. 

Comme il est aisé de reconnaître les formes que ces revenants, les vieux ennemis de toujours – le racisme, le culte du chef, la superstition – assument lorsqu’ils réapparaissent parmi nous - souvent, avec pour gardes du corps, de nouveaux apologistes. Christopher Hitchens

Pas une ride, vous dis-je. Pas une ride...

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