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Qu'arrive-t-il aux livres du Dr Seuss ?

Etats-Unis : Avec l'affaire Dr Seuss, la chasse aux stéréotypes bat son plein

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30 ans après sa mort, le célèbre auteur américain de livres pour enfants Dr Seuss est la cible d'une campagne de censure au motif que ses albums comportent des stéréotypes raciaux. L'affaire provoque de vifs débats dans la communauté éducative et éditoriale aux Etats-Unis, et même au-delà.

Qu'arrive-t-il aux livres du Dr Seuss ?
Qu'arrive-t-il aux livres du Dr Seuss ? Crédits : David Bohrer/Los Angeles Times - Getty

Six livres pour enfants, signés Theodor Seuss Geisel (1904-1991) alias Dr Seuss ont été retirés de la circulation "après consultation d’un panel d’experts" par leur maison d'édition. Les albums en question comportaient des "stéréotypes raciaux" : un Chinois portant des nattes et mangeant du riz avec des baguettes, digne des Dupont et Dupond dans Le Lotus bleu, un esquimau vêtu d’un manteau de fourrure et portant un harpon. Le mot "eskimo" lui-même est politiquement incorrect dans l’anglais américain actuel. Il n’y avait pourtant aucune campagne en cours pour exiger leur interdiction. Peut-être s’agissait-il, de la part de la firme propriétaire des droits de cet auteur, d’en prévenir une ? En tous cas, l'affaire provoque de vifs débats dans la communauté éducative et éditoriale aux Etats-Unis et au-delà. 

Theodor Seuss Geisel, né en 1904 et mort il y a trente ans, a probablement été l’auteur le plus populaire auprès des jeunes lecteurs, aux Etats-Unis : ses albums se sont vendus à plus de 700 millions d’exemplaires. C’est leur Hergé plus Alain Saint-Ogan, même si son style animalier rappelle plutôt Benjamin Rabier. Il n’était pas connu, de son vivant, pour être spécialement raciste ou d’extrême droite, au contraire : il a milité pour l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne hitlérienne et a dessiné nombre de caricatures des dictateurs ennemis des Etats-Unis. Pas vraiment de la bande à Lindbergh...

Réactions. A droite, vous avez le sénateur républicain Marco Rubio, qui dénonce, sur Twitter, "une époque d’hystérie et de folie" et accuse la cancel culture, la manie de la nouvelle gauche progressiste de censurer et d’interdire. Dans une veine plus argumentée, Ross Douthat, l’un des rares éditorialistes conservateurs du New York Times – toléré parce qu’il n’a cessé de dénoncer les dingueries de Donald Trump. Il se rappelle de l’horreur de son professeur d’anglais, évoquant la pénible époque où des livres comme Les aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, étaient bannis. Bannis par les conservateurs ! A l’époque, les enseignants étaient animés, dit-il, "par un libéralisme idéaliste". Et Ross Douthat ne choisit par ce livre par hasard. Plusieurs organisations d’enseignants américaines tentent actuellement de le faire retirer des livres à étudier dans le secondaire. Toujours le même motif : stéréotypes racistes. 

Deux choses inquiètent Ross Douthat :

Primo, que si peu d’intellectuels libéraux se soient indignés de cette censure. Ils se sont consolés en répétant que "tous les autres livres du Dr. Seuss restaient autorisés". C’est un peu comme si, à l’époque où Ulysse de Joyce était interdit par la censure conservatrice, on s’était consolé en constatant que Les Gens de Dublin du même auteur, restait en vente libre, dit-il. 

Deuxio, les standards invoqués de nos jours pour retirer un livre du commerce sont bien trop vagues. S’il faut traquer les traces de pensée colonialiste, Babar figure manifestement sur la liste des livres à bannir. 

Quant au Seigneur des anneaux de Tolkien, il ne devrait pas tarder à l’être : Gondor, la ville fortifiée mythique, manifestement inspiré de l’empire romain, est assiégés par des créatures à la peau foncées, "venues du Sud et de l’Est". Un imaginaire colonialiste et raciste. Où va-t-on s’arrêter ?

Tertio, le site de vente en ligne eBay annonce que les six livres en question du Dr Seuss ne pourront plus être vendus par des particuliers qui les possèdent. Que des gens de gauche ne s’inquiètent pas du pouvoir démesuré acquis par quelques grandes compagnies numériques sur ce que nous avons ou non le droit de lire est stupéfiant. Ainsi, Amazon, qui contrôle la moitié de la vente de livres aux Etats-Unis, annonce qu’il se refuse désormais à vendre le livre de Ryan Anderson When Harry Became Sally. Motif invoqué : il attaque la vogue du transgenrisme et dénonce les effets des bloqueurs de puberté sur la santé des adolescents. Douthat témoigne : travaillant au New York Times, il fréquente un milieu plutôt de gauche. Or, nombre de ses relations partagent l’inquiétude de cet auteur à ce propos. 

A gauche, la poétesse et essayiste Katha Pollitt, dans The Nation, s’étonne également qu'Amazon ait retiré When Sally Became Harry, d’autant que, fait-elle remarquer, le site continue à vendre Mein Kampf. Si on s’amuse à retirer de la vente tous les livres qui comportent des stéréotypes de race, de genre, de classe, et le "langage dépassé" qui allait avec, on n’en aura jamais fini, écrit-elle. Ce n’est pas sérieux. On devrait se contenter de couper les quelques passages litigieux. Ainsi, elle et son mari lisent-ils à leur petite-fille de huit ans une version expurgée de la mythologie grecque. Les anciens mythes contiennent, sous forme imagée, des vérités valables plusieurs milliers d’années après leur création. Même s'ils ne sont pas exempts de "stéréotypes". Pour le reste, conseille-t-elle, il faut faire confiance à l’imagination des enfants. Certains se demandent pourquoi on s’acharne ainsi sur de vieux livres, poursuit Katha Pollitt. La réponse est simple : il est plus facile de manifester ainsi une indignation morale bien spectaculaire que de s’attaquer aux problèmes matériels dont souffrent les enfants des milieux défavorisés. Retirer des livres des bibliothèques coûte moins cher que de recruter des bibliothécaires professionnels... C'est se donner bonne conscience à peu de frais.

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