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Le sentiment d'appartenance à l'Europe, une notion qui s'exprime parfois de façon paradoxale...

Souveraineté et capacité de décision collective, deux notions au coeur des populismes centre-européens

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Un sondage réalisé en 2018 dans cinq pays d’Europe centrale atteste que contrairement à une idée reçue, leurs populations plébiscitent leur appartenance à l’UE. Que ces électeurs soient davantage fidèles à l’esprit européen que nous ne le sommes est également la thèse d'un essai de Max-E. Gastineau.

Le sentiment d'appartenance à l'Europe, une notion qui s'exprime parfois de façon paradoxale...
Le sentiment d'appartenance à l'Europe, une notion qui s'exprime parfois de façon paradoxale... Crédits : Getty

On a pris l’habitude un peu facile de critiquer les partis et les leaders populistes de l’Autre Europe, à partir de nos propres catégories intellectuelles, de notre propre histoire – occidentale, si on veut. Et sous cet angle, les partis tels que le Fidesz-Union civique hongroise de Viktor Orban ou le PiS polonais apparaissent comme des anomalies politiques. Des transgressions des normes européennes, telles que nous les concevons. En effet, ces partis, sitôt devenus majoritaires et parvenus au gouvernement, s’attaquent aux contre-pouvoirs, en particulier aux juges cet aux médias. Ils respectent mal les droits des minorités et tendent à présenter leurs opposants comme des ennemis de la nation. Ils utilisent la domination qu’ils exercent sur les parlements pour modifier, en leur faveur, les règles du jeu électorales. 

Mais, c’est en cela que l'essai de Max-Erwann Gastineau Le Nouveau procès de l'Est sur les populismes en Europe centrale est intéressant, ces politiciens et leurs électeurs se voient eux-mêmes comme bien davantage fidèles à l’esprit européen que nous ne le sommes nous-mêmes. 

Des peuples attachés à leur appartenance au club européen

Contrairement à ce qu’on dit parfois, ils plébiscitent leur appartenance à l’Union européenne. Le grand sondage réalisé l’an dernier dans cinq pays d’Europe centrale par un certain nombre d’institutions, comme la Central European University etl’Austrian Society for European Politics le démontre. A part le cas très particulier des Tchèques (un tiers de la population quitterait volontiers l’Union européenne), l’appartenance à l’UE est partout considérée comme bénéfique par plus de 80 % de la population. Et pas seulement pour des raisons économiques. Les peuples des nouveaux membres sont persuadés que l’UE est, pour leur pays, un facteur de stabilité et un relais de puissance sur la scène internationale. 

Tous placent en tête des valeurs qu’ils disent chérir la démocratie et les droits de l’homme. Ils ne sont nullement favorables aux régimes autoritaires semi-dictatoriaux tels que ceux de Poutine ou d’Erdogan. Mieux : l’indépendance de la justice jouit d’un fort niveau d’adhésion.

Mais ce qui différencie l'échelle des valeurs des Européens du centre et de l'est des nôtres, c'est leur attachement à la notion de "société culturellement homogène". Une valeur plébiscitée par 79 % des Hongrois, par 85 % des Slovaques. 

Des nations qui se sentent fragiles et menacées de disparition

Et c’est là que l’essai de Max-Erwann Gastineau s’avère éclairant. La culture politique de ces petites nations, malmenées par l’histoire, absorbées dans des empires multinationaux, parfois relativement tolérants, comme celui des Habsbourg finissant, d’autres fois, exterminateurs, comme le III° Reich, privilégie la souveraineté populaire plutôt que le respect des normes internationales. Elle valorise la capacité de décision collective au détriment de l’extension des droits de l’individu. 

Dans cette région du monde, les nations ont préexisté aux Etats. Ce sont les peuples qui ont construit leur Etat-nation et non l’Etat qui a regroupé des peuples afin d’en faire une nation, comme dans notre propre histoire. Or, l’existence de ces Etats a été constamment menacée. Et leur inclusion forcée dans l’empire soviétique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a été vécue comme une tentative de les arracher à la culture européenne. Voyez Kundera. C’est pourquoi ils valorisent cette culture, qu’ils nous accusent de saborder sur l’autel de la mondialisation et du relativisme culturel. 

Aujourd’hui, ces peuples se sentent menacés dans leur droit à la continuité politique et surtout culturelle. C’est ce sentiment de fragilité, de vulnérabilité, qui les pousse à refuser de manière très majoritaire l’accueil en nombre d’immigrés extra-européens. 

Une Union européenne aux méthodes papistes ?

Or, l’Union européenne, prétend Gastineau, a un peu trop tendance à renouer avec la tradition papiste d’autrefois. Elle prétend imposer à la potestas des Etats, sa propre auctoritas. Elle aurait tendance à privilégier la gestion des flux, humains et financiers, au détriment de leur contrôle.

On pardonnera à cet auteur les nombreuses erreurs qu’il commet. Isaiah Berlin n’était pas, comme il l’écrit, un "philosophe allemand" : né dans l’empire russe, en Lettonie, il est devenu très tôt citoyen britannique. Et la fameuse opposition, dont il est l’auteur, entre la liberté négative à la liberté positive, ne recoupe nullement la distinction faite par Benjamin Constant entre liberté des Anciens et liberté des modernes, comme le croit Gastineau. On ne pinaillera pas trop non plus l’auteur à propos de l’orthographe de Timothy Snyder, qu’il cite en faisant une faute à son prénom et une autre à son nom. Ni sur sa lecture hâtive de La Pensée captive de Milosz (il y a bien plus d'un intellectuel communiste ou communisant visé dans ce livre. Pratiquement un par chapitre...). On mettra ces légèretés d’écriture sur le compte de la passion d’écrivain. Beaucoup plus discutable, me semble-t-il, est sa présentation de Leszek Kolakowski comme un penseur conservateur et chrétien. Ou il l’a mal lu ou nous n’avons pas connu le même homme… 

par Brice Couturier

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