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Theresa May, une souverainiste tendance "Radical Joe"

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Quelle est l'idéologie de la première ministre du Royaume-Uni, avec laquelle l'Union européenne va devoir négocier la nature et l'intensité de ses futurs liens ?

Après être restée de longues semaines dans le vague, la première ministre conservatrice a, cette fois, tracé ses « lignes rouges », préalables à l’ouverture des négociations, dans son discours de dimanche, à Birmingham. Devant le congrès conservateur, elle a indiqué qu’elle n’accepterait ni la libre circulation des personnes, ni la juridiction de la Cour européenne de Justice. L’ensemble de son discours était marqué par ce qu’on appellerait, chez nous, le « souverainisme ». Et elle a fixé le calendrier du processus de rupture des amarres avec l’Union européenne : elle déclenchera l’article 50 du Traité de Lisbonne avant la fin du mois de mars de l’an prochain. La sortie du Royaume-Uni, le Brexit proprement dit devra être actée au printemps 2019.

Certains soft Brexiters lui conseillaient d’attendre les élections allemandes. Une chancelière en campagne électorale risque, en effet, de se montrer moins ouverte au compromis. Mais l’électorat britannique risquait de prendre cette précaution diplomatique pour une astuce destinée à retarder, voire à empêcher la rupture des liens entre les îles britanniques et le continent.

Les négociations entre les Britanniques et l’Union européenne sur les futures relations entre nous vont donc durer deux ans. La ligne a été tracée par le fougueux Boris Johnson, ancien maire de Londres, devenu ministre des Affaires étrangères : « Nous n’allons pas quitter l’Europe. Nous demeurerons engagés par toute sorte de coopérations au niveau intergouvernemental. Mais nous allons reprendre le contrôle de notre démocratie, de nos frontières, de notre monnaie, de nos tarifs douaniers, passer des accords de libre-échange avec les pays de notre choix à travers la planète. »

Comme lors d’un divorce entre gens civilisés, tout pourrait bien se passer. On renonce à la vie commune, mais on reste liés pour l’éducation des enfants et la gestion des biens acquis ensemble. Mais il faut tenir compte du point de vue de l’Union européenne. Bruxelles ne voudra pas offrir aux Britanniques un départ à des conditions exagérément favorables. Car si Londres conservait les avantages de l’Union européenne, sans en assumer les contraintes et les charges, ce précédent risquerait d’inspirer d’autres demandes de sortie. Ainsi, les Britanniques ne sauraient demeurer membres de plein droit du marché unique, tout en refusant les décisions de la Cour de justice européenne. Car celle-ci est compétente en matière de libre circulation des personnes et des marchandises. La Grande Bretagne devra sans doute renoncer au marché unique. Restera-t-elle membre de l’Union douanière ?

Selon l’analyse du Financial Times, Theresa May, en plaçant la barre assez haut, envoie un message à ses 27 ex-partenaires de l’Union européenne : la Grande Bretagne peut quitter l’Union, en restant avec elle en bons termes. Mais la première ministre est également prête à la confrontation. Elle n’exclut pas un départ dans le fracas des portes qui claquent. Scénario qui ne serait profitable à personne.

Elle a été choisie par le parti conservateur pour succéder à David Cameron comme première ministre justement parce que sa position sur le Brexit était ambiguë. C’est une eurosceptique, mais elle n’était pas pour la sortie de l’UE. Elle se disait satisfaite des concessions obtenues par Cameron. Cette position équivoque peut-elle lui permettre de refermer la fracture qui sépare dorénavant les Britanniques en deux camps difficilement réconciliables ? Le slogan qui lui sert de manifeste est explicite : « a country that works for everyone ». Un pays qui fonctionne pour chacun. Ce qui constitue, soit dit en passant, une critique implicite de son prédécesseur, David Cameron. Ce dernier a cherché à incarner un conservatisme compassionnel et modernisateur, favorable aux idées écologistes – le logo du parti est un arbre verdoyant. Theresa May est, comme Angela Merkel, une fille de pasteur. Elle doit son ascension sociale à une de ces grammar schools, symbole de l’idéologie méritocratique des années 60.

Significativement, Theresa May a invoqué, à Birmingham, une personnalité qui en fut le maire de1873 à 1876, Joseph Chamberlain. Ce politicien libéral fut surnommé « Radical Joe », parce qu’il fit de sa ville l’une des plus avancées sur le plan social de l’époque : bibliothèques gratuites, fondation de l’université de la ville, municipalisation de l’eau et du gaz. Il est demeuré célèbre, entre autres pour avoir déclaré au Parlement : « Je demande, quelle rançon la propriété va-t-elle payer pour la sécurité dont elle jouit dans ce pays ? ». Ce libéral en politique était protectionniste en économie et rêvait d’organiser l’Empire britannique en le protégeant de la concurrence étrangère. Ce qui l’amena à organiser une scission au sein du Parti libéral, les Libéraux unionistes et à s’allier avec les conservateurs, à partir des élections de 1886. En 1912, les deux partis fusionnèrent.

Ce patronage indique la ligne politique que Theresa May entend suivre à la tête du gouvernement britannique : un certain volontarisme économique au service d’une politique sociale ambitieuse. Elle passe pour vouloir faire payer leurs impôts aux géants du numérique. Elle favorisera le retour de la politique industrielle et des investissements publics. Elle se montrera moins favorable à l’écologie et au libre-échange que son prédécesseur.

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