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Le 17 novembre à Beyrouth. Manifestations dans la liesse.

"Tous, ça veut dire tous ! "

5 min
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Quand la jeunesse libanaise défend la citoyenneté contre les communautarismes confessionnels qui minent l'état.

Le 17 novembre à Beyrouth. Manifestations dans la liesse.
Le 17 novembre à Beyrouth. Manifestations dans la liesse. Crédits : Marwan Naamani - Getty

Si l’on en croit Transparency International, le Liban est l’un des pays les plus corrompus du monde. Il figure à la 138e place mondiale. La dette publique est également l’une des plus élevées du monde : elle atteint les 150 % du PIB. Autrefois connu comme « la Suisse du Proche-Orient », le pays des cèdres est officiellement en récession. La monnaie a perdu pratiquement toute valeur. La Livre libanaise vaut – tenez-vous bien – 0,0006 Euros. Un Euro vaut 1 676 Livres. L’inflation dévore les revenus. 

Comment un pays aussi riche de talents, d’intelligence, de diplômés peut-il être tombé si bas ? La réponse est évidente : une gestion catastrophique, due à des élites qui n’ont en vue que leurs propres affaires et celles de leurs protégés et se désintéressent de l’intérêt général. 

C’est une leçon à méditer par le monde entier, puisque le Liban a été un temps promu comme un modèle de gestion communautariste des affaires publiques : afin de faire coexister pacifiquement des communautés ethno-religieuses qui se sont affrontées plus d’une fois de manière sanglante, la coutume exige que le président soit un chrétien maronite, le premier ministre un musulman sunnite et le président de l’Assemblée est un musulman chiite. Ce système dit de la "troïka" a été mis en place en 1926. Il a été confirmé par les Accords de Taëf, réglant la guerre civile.

Un pouvoir éclaté par des fractures ethno-communautaires

Comme l’écrit Joseph Maïla dans L’Orient Le Jour, au nom de la "perpétuation du vivre-ensemble", il était devenu "_impossible de séparer le communautaire du politique_, puisque toute politique était, par définition, communautaire." 

Les partis, tous d’inspiration communautaire se partagent l’influence, les commissions, les appels d’offre, les postes de hauts fonctionnaires, l’argent public. Résultat : comme l’écrit Maha Yahya du Carnegie Endowment, "de nombreux seigneurs de guerre se sont faits politiciens, ils ont détourné la représentation de leur communauté à leur propre profit et se sont créés des réseaux de protégés au détriment de l’Etat". Le nouvel ordre politique libanais, issu des Accords de Taëf, est un "pouvoir milicien", selon l’expression de Joseph Maïla. Même si une seule de ces milices, le Hezbollah chiite, a conservé ses armes et en a même acquis de nouvelles en provenance de son protecteur iranien. Le Hezbollah est un état dans l’état, une armée confessionnelle privée, face à l’armée nationale libanaise.

Le pouvoir a éclaté selon des fractures ethno-communautaires. Aucun parti n’incarne plus l’intérêt national, pas même celui du général Michel Aoun, ancien commandant en chef de l’armée, devenu président de la République, dont le Courant patriotique libre a eu, autrefois, cette prétention. Il est devenu l'otage du tout-puissant Hezbollah, auquel il doit sa présidence. Résultat : les services publics ne fonctionnent pas. Les infrastructures tombent en ruines. 

Au delà des clivages confessionnels, une revendication de citoyenneté

Les manifestants ont déjà obtenu la démission du Premier ministre Saad Hariri. Mais la jeunesse descendue dans la rue exige bien davantage que le « dégagisme » d’une caste de politiciens incompétents et affairistes. Le slogan "Tous, ça veut dire tous !" témoigne d’une volonté nouvelle de remettre en cause le système communautaire confessionnel et patriarcal et de faire émerger, à travers un sentiment national libanais, une pleine citoyenneté ; l'égale dignité de tous sur la base de l'appartenance commune à la nation libanaise, au-delà des clivages confessionnels. 

Elle y est poussée, comme le fait observer Bahjat Rizk, avocat et écrivain libanais, par les compromissions de certains partis communautaires avec des puissances extérieures au pays. Le Hezbollah, comme d’ailleurs, son allié le mouvement Amal, sont notoirement sous influence iranienne. Ces partis chiites, très puissants au sein du pouvoir actuellement contesté, ont réagi en traitant les manifestants d’agents de l’étranger, ce qui ne manque pas d’humour dans leur cas. Ils souhaiteraient préserver le statu quo, qui leur est favorable. Mais la nouveauté de la situation, c’est que même dans ses bastions du Sud du pays, le "Parti de Dieu" est à présent ouvertement défié. 

Il peut être tenté par la répression : le protecteur iranien supporte mal d’être déjà défié en Irak, qu'il croyait avoir vassalisé. Le voilà menacé aussi au Liban. Mais comme l’écrit Maha Yahya, faire usage de ses milices contre des manifestants désarmés ne ferait que déstabiliser le pays et risquerait de ranimer les cendres de la guerre civile. 

Une autre puissance extérieure menace le Liban, selon l’ancien ambassadeur américain sur place, Jeffrey Feltman. Les Syriens, qui occupaient le pays sous prétexte de le pacifier depuis 1975, en ont été chassés en février 2005 par la "Révolution du Cèdre". Selon Feltman, la Russie serait tentée de rétablir le protectorat syrien sur le Liban, tout comme elle est parvenue à rétablir Bachar al-Assad à Damas. 

« La révolution libanaise est déjà à un tournant, écrit Bahjat Rizk. Si elle ne parvient pas à s’organiser et à se structurer à temps, elle risque comme tant d’autres avant elle, d’être violemment matée ou étouffée petit à petit. Les forces contre-révolutionnaires sont toujours là, barricadées et à l’affût pour conserver leurs acquis. L’histoire libanaise le montre : qu’elles aient été entreprises par l’Etat (comme lors de l’expérience chéhabiste, suite aux événements de 1958), ou par la société civile (lors du printemps libanais de 2005), les précédentes tentatives de remise en cause du système ont jusque-là échoué. A chaque fois, la contre-révolution l’a emporté car les Libanais n’ont pas su se retrouver et s’entendre sur un projet viable, basé sur la citoyenneté. »

Brice Couturier

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