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Trump et la guerre des cultures 2)

6 min
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Les thèmes mis en avant par Trump lui ont acquis l'électorat conservateur, ainsi que la "majorité silencieuse". C'est que les Etats-Unis ont beaucoup changé en 8 ans.

Hier, nous avons vu combien les Etats-Unis sont divisés : les deux côtes sont largement acquises aux démocrates. Le Sud et le Mid-West, très majoritairement aux Républicains. Mais ce qui frappe les observateurs, c’est la division idéologique du pays. Il est fracturé comme jamais sur le plan culturel. The Economist titre l’un de ses articles « The people versus the people ». Son auteur rappelle que le sens civique des Américains et la profondeur de leur sentiment démocratique faisaient qu’au lendemain de chaque élection, dans le passé, les deux partis reconnaissaient que celui d’en face détenait sans doute sa part de vérité ; on assumait qu’il faudrait travailler ensemble pour le bien commun. Rien de tel, cette fois. La division est profonde, idéologique, apparemment insurmontable. Chaque camp considère l’autre comme immoral et indigne ; et la nomination de Trump passe pour d’autant plus illégitime aux yeux des supporters de Clinton qu’en voix, c’est elle qui a gagné.

Analyse intéressante dans la National Review (droite) : la gauche regroupe à présent toutes les catégories sociales qui réussissent : la Silicon Valley, les médias et la communication, l’Université, la finance, Hollywood, les ONG et autres associations caritatives. Mais le reste du pays « connaît, lui, de graves difficultés ». Et Hillary Clinton a commis l’erreur de laisser percer son mépris envers les « deplorable ». Traiter les non-diplômés d’arriérés, racistes et sexistes, destinés de toute façon à disparaître, a mobilisé tout un électorat derrière Donald Trump. En outre, les classes populaires ont été piquées au vif lorsque leurs modes de vie et leurs activités économiques ont été critiquées pour leurs conséquences sur l’environnement par des élites éloignées de leurs lieux d’existence et de leurs conditions de travail.

Sur le site Spiked (britannique et de tendance libertarienne), on explique que la « nouvelle classe cognitive », celle des bien-éduqués satisfaits d’eux-mêmes, a toutes les raisons du monde de vouloir le maintien du statu quo : les diplômés du supérieur ont beaucoup profité des années Obama - qui est l’un des leurs. C’est ainsi que les Démocrates sont devenus des conservateurs… et que le candidat républicain a pu apparaître comme l’incarnation - populiste - d’un changement.

Trump est, écrit encore The Economist, une personnalité clivante. Il a été élu grâce au soutien d’un électorat conservateur qui ne l’appréciait pas et lui aurait préféré Ted Cruz. A leurs yeux, le président élu passe, en effet, pour un « effronté ». Mais ils mettent sa grossièreté sur le compte de son non-professionalisme et c’est cette non-appartenance à la classe politique, à « Washington » qui les a séduits. Il a su mobiliser aussi un électorat qui ne votait plus, cette « la majorité silencieuse », ces « Américains qui travaillent dur et se sentent privés de leurs droits. »

Il les a gagnés sur la base d’un slogan, Make America great again, qui semble inspiré du reaganisme, mais qui en diffère énormément. La rhétorique politique de Ronald Reagan faisait appel au mythe américain de la « destinée manifeste ». La « cité sur la colline » n’avait pas seulement vocation à former une communauté exemplaire ; elle était aussi vouée à une mission morale mondiale. Le nationalisme de Reagan était optimiste et conquérant. Celui de Trump est pessimiste et défensif. Le premier conduisait les USA à se prendre pour le shérif de la planète. Le second mène à l’isolationnisme. Or, comme le rappelle The Economist, la dernière fois que les Etats-Unis ont connu une crise de cette nature, c’était au lendemain de la Première guerre mondiale. Et cela s’est conclu par une catastrophe, qui a entraîné les Américains, bien malgré eux, dans une nouvelle guerre européenne.

Mais la question que tout le monde, c’est : que s’est-il passé dans la société américaine, au cours des huit années de la présidence Obama, pour que se produise un tel changement dans les mentalités ?

Un glissement socio-culturel majeur : la guerre culturelle des années 80 et 90 était polarisée sur des thèmes à contenu religieux : pour ou contre l’avortement, le mariage homosexuel, la prière dans les écoles. C’est terminé. Lorsque Peter Thiel, le seul milliardaire pro-républicain de la Silicon Valley à soutenir les Républicains, est venu proclamer son homosexualité devant la Convention de Cleveland, il a été chaleureusement applaudi. C’est un changement majeur.

Ce qui l’a rendu possible, c’est le déclin général de la religiosité dans les catégories moyenne et populaire. Pensez qu’en seulement 7 ans, de 2007 à 2014, le nombre d’Américains qui se déclarent « non-affiliés » à un culte est passé de 37 à 57 millions. Cela explique pourquoi Trump, marié trois fois et peu familier de la Bible, a pu devenir le porte-parole d’une nouvelle droite. « Dans les villes industrielles du Mid-West et du Sud-est, les gens ont cessé de se tourner vers Dieu pour lui demander le salut de leur communauté. Ils ont cru aux promesses de Trump : mettre fin aux traités commerciaux et à l’arrivée massive de migrants. Car les travailleurs américains se sentent menacés par la concurrence, en Asie ou en Amérique latine, mais aussi à domicile, d’employés peu regardants sur les salaires et les conditions de travail.

En outre, cette Amérique profonde est à présent touchée par les maux sociaux qui étaient autrefois concentrées au sien des minorités : naissances hors mariage, addictions aux drogues, emplois intermittents, taux élevé de suicides. Oui, décidément les Etats-Unis ont beaucoup changé en 8 ans.

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