LE DIRECT

Trump et la guerre des cultures 3) On avait enterré trop vite les guerres culturelles

6 min
À retrouver dans l'émission

Les guerres culturelles à l'époque du multiculturalisme triomphant engagent bien plus que la culture - les identités.

- En quoi la campagne présidentielle qui s’est achevée par la victoire inattendue de Donald Trump témoigne-t-elle d’un regain de la « guerre culturelle » aux Etats-Unis ? Et que signifie son élection à la présidence ?

Le paradoxe, c’est qu’à la veille de ces élections, les observateurs avaient tendance à considérer les « guerres culturelles » qui avaient opposé deux Amériques comme terminées. Andrew Hartman, dans un livre publié en 2015, A war for the soul of America, estimait que ces fameuses « guerres » appartenaient désormais à l’histoire. Pour en résumer le propos, son livre démontre que la gauche multiculturaliste et relativiste a gagné la partie. Un mouvement de remise en cause de l’humanisme rationaliste d’origine européenne a été lancé par les « mouvements de libération » identitaires des années 60. le féminisme, le Black Power, la libération homosexuelle -, tournaient le dos au vieux progressisme universaliste.

Ils ont en outre bénéficié d’une métamorphose du sens même du mot « culture ». Du sens prescriptif qu’il a, par exemple encore plus ou moins en français, il est devenu descriptif et anthropologique. Il ne renvoie plus, sur les campus américains, à un corpus d’œuvres qui seraient unanimement acceptées comme majeures, mais à des croyances, à des modes de vie et à des attitudes qui appartiennent à des identités particulières - ethniques, sexuelles ou religieuses.

Il n’y a plus d’autorité culturelle unanimement acceptée ; la distinction entre haute et basse culture a perdu toute pertinence. La vieille idée des Lumières européennes, leur croyance en une raison universelle, indépendante des lieux, des époques et des peuples, a définitivement perdu la partie. On a admis que toutes les cultures se valent. Et que la vérité n’existe pas. Chacun la sienne. Pour Hartman, en 50 ans, l’Amérique serait passée d’une culture « normative et relativement uniforme » à « des cultures, pluralistes, en voie de sécularisation et féminisées ». Le livre d’Allan Bloom, L’âme désarmée, paru en 1987, aura été le chant du cygne des tenants de la culture humaniste et élitiste. On peut penser, chez nous, à La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut, qui exprimait les mêmes idées.

Mais le vrai point de départ de la « guerre culturelle », tous les Américains le connaissent : c’est le discours tenu devant la Convention républicaine de 1992 par Pat Buchanan, un des leaders intellectuels de la droite d’alors. « Mes amis, disait-il, cette élection, elle a pour objet bien davantage que la question : qui reçoit quoi ? Ce qui est en jeu, c’est ce que nous sommes. Ce en quoi nous croyons. Ce que nous soutenons en tant qu’Américains. Il y a une guerre de religion en cours dans notre pays pour gagner le cœur de l’Amérique. C’est une guerre culturelle, aussi critique pour définir le genre de nation dans lequel nous allons vivre que la guerre froide elle-même. »

- C’était un discours de révolution culturelle et, en l’occurrence, de contre-révolution culturelle. Et pourquoi dit-on que la bataille était terminée… jusqu’à Trump ?

Parce que, comme l’écrit un historien dans le Los Angeles Times, « généralement, ce sont les conservateurs qui lancent ce genre de guerre, mais ce sont les progressistes qui les remportent. » Car le cœur de ces discours est toujours identique : une manière de vivre est en train de disparaître ; elle était constitutive de ce que nous sommes en tant que nation ; il faut la restaurer, sinon la nation va éclater. Mais on ne restaure pas plus les mœurs d’autrefois qu’on ne peut faire remonter un fleuve vers sa source. Or écrit l’auteur, Stephen Prothero, pour s’en étonner, voilà que depuis quelques temps, ce sont les Républicains qui gagnent des batailles politiques, à partir de « causes culturelles perdues ».

C’est peut-être qu’on a enterré trop vite la guerre culturelle, estime ainsi Tim Black, le rédacteur en chef de Spiked. A son avis, c’est dans ce domaine que s’investissent prioritairement aujourd’hui les luttes politiques aux Etats-Unis. Car la culture y a été politisée en profondeur. Trump a renversé l’équation gagnante de Bill Clinton en 1992 : « it’s the economy stupid ! ». Il a mené une bataille culturelle et c’est la raison pour laquelle il a gagné.

Aux Etats-Unis, la politique culturelle a pris la place de l’économie politique, écrit-il. Ce genre de guerres aurait même tendance à proliférer ; elles créent, entre les groupes, de profondes tranchées. Car les cultures sont les modes d’expression d’identités collectives en conflit pour le partage des biens symbolique et pour la domination. La société multiculturelle n’est pas la coexistence pacifique des cultures plurielles ; elle est un conflit social, mené sur le terrain des modes de vie, des hiérarchies de valeurs et des goûts spécifiques, comme l’avait entrevu le Français Pierre Bourdieu de manière prémonitoire, selon Tim Black.

A l’époque de Tony Blair, en Grande Bretagne, les conflits sociaux-économiques ont été retranscrits en termes culturels et moraux. Le néo-progressisme, qui a redéfini la politique à partir des notions d’ouverture et de fermeture, opposant multiculturalisme et monoculturalisme, esprit européen à la « Petite Angleterre », a fini par exaspérer la classe ouvrière traditionnelle. Elle s’est sentie dénigrée. Ce sont ces électorats populaires qui se vengent des élites à présent, en votant, ici, pour le Brexit, là pour Trump.

Parallèlement, la politique s’est en quelque sorte « culturalisée ». Les positionnements qu’on adopte visent à nous définir, à exprimer notre identité. Ils se doivent d’être cohérents avec nos styles de vie. Il y a, écrit Tim Black, une « _esthétisation de la politique », qui s’accompagne d’un « intense snobisme politique ». On est amené à prononcer des jugements dans lesquels le bon goût est au moins aussi déterminant que la pertinence. Et de citer le néologisme créé par le critique littéraire américain Joseph Epstein, « vertucrate_ » : un vertucrate, c’est quelqu’un qui est non seulement certain que ses opinions politiques sont correctes, mais qu’elles sont profondément morale. Cela rend compliqué la confrontation avec celles d’autrui…

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......