LE DIRECT

Trump, fragilisé par les divisions qu'il a lui-même provoquées

5 min
À retrouver dans l'émission

Un texte de Richard Rorty, redécouvert, prophétisait le recours des cols-bleus à un "homme fort".

La tradition politique américaine veut qu’au lendemain d’une investiture présidentielle, la nation se rassemble autour du nouvel élu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tel n’est pas le cas, depuis que Donald Trump a déménagé à la Maison Blanche.

Dès le lendemain de son investiture, des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de la plupart des grandes villes américaines, pour protester contre un président dans lequel elles ne se reconnaissent pas. La principale de ses marches, qui a eu lieu entre le Capitole et la Maison Blanche a rassemblé 500 000 personnes à Washington. Bill de Blasio, le maire de New York, estime que le nombre de marcheurs dans sa ville a atteint les 400 000. Toujours selon la mairie, ils étaient 175 000 à Boston. Et à Chicago, les protestataires se sont retrouvés si nombreux (250 000) que les organisatrices ont décidé annuler la marche pour éviter tout incident ; elle a eu lieu quand même.

Donald Trump a été élu 45° président des Etats-Unis à la suite d’une campagne électorale d’une rare violence verbale. Ce leader populiste de l’ère du twitt provoque sans cesse ses adversaires ; il a privilégié l’antagonisme sur la recherche du consensus. Il a délibérément misé sur la division de l’Amérique en deux camps, le sien et tous les autres. C’est ce qui l’a porté au pouvoir. Il est, en effet, parvenu à incarner le ressentiment d’une très grande partie des Américains envers ce qu’ils appellent « le système » - Washington et son « gros gouvernement », les élites de la Côte est (financières et médiatiques), celles de la Côte ouest (Hollywood, l’entertainment et les technologies du futur).

Mais il ne faut pas s’étonner que cette conflictualisation délibérée de l’espace politique produise, en retour, une contestation vigoureuse. Alors même qu’il entend faire subir à son pays un vigoureux changement de cap, cette situation intérieure va rendre les Etats-Unis difficiles à gouverner.

Car l’Amérique n’est pas une démocrature, comme le sont la Russie ou la Turquie. La Constitution donne au président des compétences étendues, mais limitées par l’existence de forts contre-pouvoirs, tant au Congrès qu’à la Cour suprême ; sans oublier le fait que les Etats-Unis constituent un Etat fédéral – c’est à cette réalité que Donald Trump, minoritaire en voix à l’échelle nationale, doit son élection. Or, les états fédérés, les villes et les comtés disposent, eux aussi, de pouvoirs importants. Enfin, les médias américains jouissent d’une totale liberté et la très grande majorité d’entre eux est hostile au nouveau président.

La première conséquence de l’élection de Donald Trump sera, par conséquent, un affaiblissement de la position américaine dans le monde ; à rebours des promesses de campagne du président élu. C’est probablement l’une des causes de la satisfaction manifestée dans plusieurs capitales devant ce tournant. Beaucoup triomphent. Et au premier rang, Vladimir Poutine, qui a contribué à cette victoire dans des proportions que l’avenir révèlera peut-être. Mais d’autres aussi, comme Viktor Orban à Budapest et Jaroslaw Kaczynski à Varsovie, qui peuvent à juste titre se considérer comme des précurseurs du trumpisme.

A Coblence, ce week-end, se sont retrouvés Marine Le Pen, Frauke Petry, dirigeante de l’Alternative pour l’Allemagne et Geert Wilders, leader du Parti pour la liberté néerlandais. Ces trois formations représentent, dans leurs pays respectifs, 25, 15 et 27 % des intentions de vote. Elles ont toute raison de voir dans la victoire improbable de Donald Trump, succédant à celle du Brexit en Angleterre un puissant encouragement. Or, la frustration des classes populaires, en Europe, est au moins aussi profonde qu’en Amérique. Comme là-bas, les élites, considérées comme responsables de la crise financière de 2008, sont sur la sellette.

Il y a un texte du philosophe Richard Rorty qui tourne de manière virale sur les sites anglo-saxons. Considéré comme prophétique, il est tiré d’un essai paru en 1998, intitulé Achieving our country.

Voici ce qu’on y lisait : « Les adhérents des syndicats, comme les ouvriers non organisés et non qualifiés réaliseront tôt ou tard que leurs gouvernements n’essaient même pas d’empêcher leurs salaires de fondre et leurs emplois d’être délocalisés. A la même époque, ils réaliseront que les cols-blancs des banlieues résidentielles – eux-mêmes terrifiés à l’idée d’être dégraissés – ne vont pas se laisser taxer afin de fournir des aides sociales à d’autres qu’à eux-mêmes. Et à ce moment-là, quelque chose craquera. L’électorat périphérique décidera que le système a échoué et commencera à se chercher un homme fort pour qui voter. Quelqu’un qui leur assurera qu’une fois élu, les bureaucrates pleins de suffisance, les avocats tricheurs, les vendeurs d’obligations surpayés et les professeurs postmodernistes ne mèneront plus la danse. Lorsque cet homme-là sera élu, personne ne peut prédire ce qui se produira. »

Richard Rorty est décédé en 2007. Il n’aura pas assisté à la réalisation de sa prédiction. Mais nous savons, nous, aujourd’hui, qu’elle a les traits de Donald Trump.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......