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Trump le populiste, tel que le voient les conservateurs

6 min
À retrouver dans l'émission

Les cerveaux conservateurs américains ont commencé à réfléchir aux causes d'un phénomène qu'ils n'ont pas vu venir davantage que le camp libéral et progressiste.

J’ai cité lundi et mardi des experts hostiles à Trump, parce qu’ils défendent une vision libérale de l’ordre international, fondé sur la liberté des échanges et garanti par la puissance américaine. Dans un souci d’équilibre et par curiosité intellectuelle, il me paraît souhaitable d’aller voir aussi de l’autre côté, celui des conservateurs américains. Pour savoir comment ils interprètent eux-mêmes cette victoire et quelles conséquences ils lui imaginent. Comment espérer comprendre un tournant d’une portée probablement historique en se contentant… de vilipender les électeurs ?

Douglas Murray, brillant éditorialiste et essayiste britannique, penche du côté néo-conservateur. C’est une famille d’esprit qui voit Trump d’un mauvais œil. Elle lui reproche son réalisme brutal et sa vulgarité. Pour Murray, Trump a deviné l’existence d’un électorat de type nouveau, qui redoute les conséquences de la mondialisation et de l’immigration. Si cet électorat a finalement penché vers la droite plutôt que vers la gauche, c’est parce que celle-ci répugne à parler d’identité et à prendre en considération ses inquiétudes à propos de l’immigration. Elle préfère « donner des leçons aux gens en leur expliquant pourquoi ils ont tort. » Il écrit aussi : « Fournir du travail aux gens s’avère difficile. Les réprimander pour leur racisme ou leur intolérance, c’est frictionner leurs blessures avec du sel ».

Dans The American Spectator, un article revient sur ce que son auteur appelle le Triumphaton de Trump. Sa victoire est intervenue le jour anniversaire de la chute du mur de Berlin. D’où ce rapprochement : en 1989, l’Europe a été délivrée de la tyrannie communiste. En 2016, les Etats-Unis ont entamé leur libération de la « dictature des élites ». Celles-ci auraient entrepris de remplacer les gouvernements élus par des gouvernances mondialisées n’ayant de compte à rendre à personne.

De manière générale, les Etats-Unis étaient devenues une punditocracy, une expertocratie. Les "sachants" ont pris le pouvoir et méprisent le peuple. Le rédacteur en chef du New York Times aurait dit publiquement que le rôle des médias était de faire échouer Trump. Et l’American Spectator de critiquer au passage la « bulle médiatique », the media’s cultural bubble – qui n’a rien compris. « La presse a pris Trump de manière littérale, sans le prendre au sérieux ; ses supporters l’ont pris au sérieux, sans le prendre de manière littérale. »

Pourquoi Trump ? Démêler les raisons qui ont produit ce vote pendra du temps. Mais des pistes ont été lancées. Elles mènent très souvent vers des explications d’ordre culturel. Ainsi l’universitaire conservateur noir Shelby Steele estime qu’il s’agit d’une révolte contre la « culture de la déférence », imposée au public par les tenants de la Political Correctness. Une partie de l’électorat est exaspérée d’être stigmatisée, d’après lui, lorsqu’elle ne manifeste pas sa « déférence » envers les groupes « nouvellement favorisés » (essentiellement les « non-blancs », après que les blancs eux-mêmes l'aient été durant plus de deux siècles).

Le théologien catholique George Weigel y voit en outre l'expression d’une volonté de restauration culturelle. Depuis 20 ans, écrit-il, les Etats-Unis ont été divisés sur des questions anthropologiques de fond. Pour les uns, il existe des « vérités inscrites en nous que nous devons respecter ». Car accepter les limites qu’elles nous imposent rend la vie en commun heureuse et épanouissante. Pour les autres, l’être humain est indéfiniment malléable ; on peut réellement devenir tout ce qu’on a la fantaisie de désirer. La biologie ne nous détermine pas. Les tenants de cette philosophie subjectiviste ont fait du « genre » une « idéologie belligérante ».

Arthur C Brooks, le président du think tank conservateur American Enterprise estime, de son côté, que Trump a perçu le « déficit de dignité » qui caractérise les millions d’hommes exclus du marché du travail et des statistiques, sous-employés, ou simplement menacés de perdre leur emploi. Et l’éditorialiste conservatrice du Wall Street Journal, Peggy Noonan, y voit une « insurrection des non-protégés » contre ceux qui jouissent de protections.

Explication qui penche plutôt vers des causes sociales que culturelles. Mais quelle est la part de la personnalité de Trump dans son succès ?

C’est la théorie Frank Sinatra… Pour The American Spectator, Trump demeure un mystère parce qu’il fait les choses « à sa façon ». Et de citer la plus fameuse chanson du crooner : I did it my way.

On sent néanmoins l’inquiétude pointer ici ou là. Si l’American Spectator écrit qu’il espère voir Trump renoncer aux « pouvoirs exorbitants » que se serait approprié Obama en matière de promulgation des lois, Fred Barnes du Weekly Standard, écrit que « Trump a pris la tête d’un électorat populiste et qu’il va maintenant lui falloir gérer sa « fusion avec un parti républicain » qui est, lui, conservateur.

Les thèmes populistes ? Le commerce extérieur et l’immigration. C’est en les mettant en avant que Trump a gagné, parce qu’il a fait basculer côté républicain les Etats de la Rust Belt. Pour conserver la tête de la « fragile coalition » qui l’a élu, Trump va devoir donner des gages à son électorat, sans s’aliéner le Congrès à majorité républicaine. Ce sera relativement facile sur les questions diplomatiques et de défense. Sur l’immigration et le commerce extérieur, il sera plus difficile de parvenir à un consensus. Trump le sait, qui en a déjà beaucoup rabattu de ses intentions initiales. Au lieu d’expulser tous les immigrés illégaux, il se contenterait de ceux d’entre eux qui ont commis des crimes…

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