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Un changement d'époque intellectuelle

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La pensée progressiste a dominé sans partage depuis un demi-siècle, grâce à l'alliance, pourtant improbable, de l'esprit libertaire des sixties et du néo-libéralisme des années 80. Le hillbilly des Appalaches pourrait bien devenir le nouveau héros de l'époque.

- Nous vivons manifestement un changement d’époque. On le voit à certains événements politiques, jugés hier encore, impensables. Mais ces bouleversements ont été préparés de longue date par des modifications dans l’air du temps, dans la culture. Ce sera le thème de ces chroniques, cette semaine.

Par exemple, que la contre-culture des sixties se soit avérée parfaitement compatible avec le néo-libéralisme des années 80, c’est devenu une évidence. Une bonne part de l’œuvre de Jean-Claude Michéa est destinée à la critique de cet alliage, a priori contre nature, de l’économie libérale et de l’esprit libertaire. Elle s’est incarnée dans le personnage, emblématique de notre époque, du bourgeois-bohême.

Or, l’un des tout premiers à en avoir eu l’intuition est un professeur de littérature à l’Université Columbia, spécialiste de l’histoire des idées et fin connaisseur de la vie intellectuelle française, Mark Lilla.

Dans un article judicieusement traduit par la revue Esprit en octobre 1998, intitulé La double révolution libérale : Sixties et Reaganomics, Mark Lilla se servait d’un détour par la pensée conservatrice pour montrer combien « la déligitimation de de l’autorité publique dans tous les aspects de la vie sociale » avait permis un recul de l’Etat, favorable au déploiement du marché. Comment un individualisme poussé à ses ultimes limites avait produit une culture de l’incivilité et de l’irresponsabilité et rendu possible la contre-révolution reaganienne. « La révolution culturelle et la révolution de Reagan ont eu lieu dans l’espace d’une seule génération, et sont des événements complémentaires et non pas contradictoires », concluait l’auteur.

On peut créditer Mark Lilla d’avoir de la suite dans les idées. Lui, qui n’appartient pas au courant conservateur, ne cesse de réclamer qu’on prenne celui-ci au sérieux. Il s’amusait, il y a quelques temps déjà, dans la Chronicle of Higher Education, que l’étude de la pensée conservatrice dans les universités américaines soit abordée sous l’angle des « questions de race, de genre et de classe » ; ou encore qu’on y étudie tout ensemble les grands auteurs, tels qu’Edmund Burke et Peter Viereck et les groupuscules néo-nazis. Dans beaucoup d’universités, ajoutait-il, on se débarrasse du sujet en faisant du conservatisme américain une affaire classée – une bande d’anticommunistes qui se serait éteinte avec la Guerre froide.

Les universitaires de tendance conservatrice sont très rarement embauchées par les universités, ajoutait-il. « _Nous avons fait de sérieux efforts pour accroître notre diversité raciales et ethniques. Il y a des doyens bien payés qui travaillent uniquement sur ce sujet. Mais les universités ne manifestent pas le plus léger intérêt pour la diversité intellectuelle parmi leur personnel enseignan_t. »

Mark Lilla, qui connaît bien notre propre milieu intellectuel, y a-t-il trouvé davantage de diversité ? Pas vraiment. Dans ce même article, il évoque un dîner bien parisien, où la conversation avait porté sur l’œuvre de Leo Strauss. Alors qu’elle s’apprêtait à devenir intéressante, une des personnes présentes l’avait refermée d’un seul mot : « Mais n’était-il pas un conservateur ? »

Durant près d’un demi-siècle, la pensée progressiste avait acquis une telle hégémonie qu’elle n’était pas mise en question. Il suffisait de caractériser un penseur comme « conservateur », ou pire « réactionnaire » pour lui retirer toute légitimité intellectuelle. Et à régler les questions posées. Cette époque se termine. On le voit à de nombreux signes, notamment au succès public remporté par des auteurs en rupture ouverte avec la doxa progressiste et condamnés par elle.

Aux Etats-Unis, droite et gauche confondues font un succès au livre de JD Vance, Hillbilly Elegy. A memoir of a family and culture in crisis. Le témoignage d’un de ces « petits blancs en colère » des Appalaches qui ont donné le pouvoir à Trump. Le hillbilly, ou l’anti-bobo, précisément. Ni bourgeois, ni bohême

Mais il semble qu’il suffise de nos jours de dénoncer les « médias de gauche » et la manière dont ils « détruisent la libre expression » pour faire un best-seller aux Etats-Unis. Deux essais viennent de paraître, qui portent ce même sous-titre, dont l’un The Silencing, est signé par Kirsten Powers, une éditorialiste fameuse, qui a servi pourtant dans des administrations démocrates – donc de gauche. L’autre, The intimidating game est signé Kimberley Strassel, éditorialiste au Wall Street Journal.

Et pourtant, écrit Mark Lilla, dans son dernier livre, The Shipwrecked Mind. On political reaction (La pensée du naufrage. Sur la réaction politique), les penseurs réactionnaires ont bien des choses à nous révéler sur ce que nous sommes en train de vivre. Car qui opte pour l’exil intérieur, refuse de participer, perçoit des changements dont la portée échappe aux contemporains. Le refus de l’époque confère une position d’extériorité. Et la nostalgie du passé donne d’utiles éléments de comparaison avec le présent. « Là où d’autres voient le fleuve du temps passer, comme il l’a toujours fait, le réactionnaire voit les débris du paradis flotter à la dérive », écrit-il dans l’introduction à son livre.

La nostalgie politique, contrairement au progressisme, est irréfutable, relève-t-il encore. Or, la nostalgie politique aura été l’une des grandes forces intellectuelles motrices du XX° siècle. A l’issue de chacune des deux guerres mondiales, on a pleuré la disparition du « monde d’hier ». Chaque fois fut proclamée la disparition du « monde tel que nous l’avons connu ».

On trouve des réactionnaires à droite, principalement, mais il en est aussi à gauche, estime Mark Lilla. Dans les deux cas, et c’est le point essentiel de sa démonstration, existe la tentation de remonter le cours de l’histoire, afin de déterminer quel mauvais embranchement aurait été pris. C’est la grande affaire des réactionnaires. Qui font d’excellents historiens.

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