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L'écrivain hongrois Sándor Márai dans les années 1950 (1900-1989)

Sándor Márai, un écrivain bourgeois face au stalinisme

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La manière dont le nœud coulant du stalinisme s’est resserré autour du cou d’une société européenne, hostile mais impuissante, a rarement été décrite avec autant d’acuité que dans les "Mémoires de Hongrie" de Sándor Márai, publiées en 1972, alors que l'écrivain vit en exil en Italie depuis 1948.

L'écrivain hongrois Sándor Márai dans les années 1950 (1900-1989)
L'écrivain hongrois Sándor Márai dans les années 1950 (1900-1989) Crédits : Mondadori - Getty

Un quart de siècle après les événements relatés au jour le jour dans son Journal, qu’est-ce qui a bien pu pousser Sándor Márai à y revenir, dans un récit intitulé Mémoires de Hongrie ? Il a alors quitté la Hongrie et n’y reviendra plus de sa vie. Depuis ses exils successifs - l’Italie, les Etats-Unis, l’Italie, à nouveau - il publie sans grand succès, en traduction, des livres qui sont devenus aujourd’hui des classiques comme La nuit du bûcher ou Les métamorphoses d’un mariage. Intellectuel hongrois exilé en Occident, il s’y sent, dit-il, comme un provincial. Les Hongrois sont si seuls, en Europe, se plaint-il souvent.

S’il rédige ces Mémoires de Hongrie, c’est parce qu’il faut l’éloignement, spatial et temporel, pour décrypter le sens de ce que l’on a vécu. Il veut témoigner pour avertir. Or, Márai est l’un des esprits les plus pénétrants d’Europe centrale. Et ces Mémoires de Hongrie, un très grand livre, l’égal de La pensée captive de Milosz ou de La plaisanterie de Kundera. Il écrit, bien sûr, par nostalgie de sa patrie perdue. 

Dans la Hongrie stalinisée, Marai est considéré comme un ennemi de classe

Le régime communiste a fait retirer ses livres d’avant-guerre des bibliothèques publiques ; les exemplaires de sa grande trilogie, rédigée pendant la guerre et consacrée à analyser le caractère démoniaque de l’hitlérisme, moisissent dans la cave de la maison d’édition où il avait publié son œuvre.

Un critique à la botte du nouveau régime avait imaginé que le communisme était indirectement visé par ce roman. L’éditeur a été nationalisé, c’est-à-dire confié à un de ces nouveaux apparatchiks chargés de mettre au pas une société hongroise très largement hostile au système dans lequel on avait décidé de la faire vivre. "Ces gens-là", comme disent les Hongrois pour désigner ces êtres frustres, mais ambitieux, terrorisés par le régime stalinien au service duquel ils sont pourtant entrés par opportunisme. Pour faire carrière, bénéficier des privilèges liés à leur statut et jouir de la peur qu'ils inspirent à la population. Comme ces policiers, "plus dangereux que ceux qu'ils sont chargés de surveiller". 

Ce sont eux qui sont désormais chargés d’appliquer la "ligne" fluctuante du parti, dans tous les domaines. Et Sándor Márai est catalogué par le tout-puissant Lukacs comme un "écrivain bourgeois"

La "bourgeoisie", une identité revendiquée... pour ses valeurs

En effet, Márai assumait fièrement son appartenance à la bourgeoisie. Mais à ses yeux, la bourgeoisie se définit non pas par une position dans le système de production, comme pour les marxistes, mais par la fidélité à certaines valeurs. Comme le respect de l’intimité domestique : il relève que les officiers russes, attirés par sa réputation d’écrivain, entrent chez lui à toute heure sans frapper, ni être invités. Bourgeoise aussi, la liberté de conscience, et la capacité de critiquer ce qui choque ou qui déplaît. Le sentiment des limites à préserver entre soi et la masse indifférenciée. La précision, la distinction, la décence. 

J’étais un bourgeois – certes, caricatural – et je le suis toujours, même vieilli et en exil. Être bourgeois n’a jamais été pour moi une situation de classe, mais une vocation. Fruit de la culture occidentale contemporaine, le bourgeois est ce que l’homme a créé de mieux

Et Márai de rendre hommage à "la bourgeoisie bâtisseuse de villes, engagée dans la construction de l’Europe et qui entendait faire accéder les masses au mode de vie bourgeois". A la bourgeoisie qui s’est faite "le porte-parole des idées chères aux Lumières et à la Révolution française." Dans une société déboussolée, où les classes moyennes et les salariés sont ruinés par une inflation délibérée, où les anciens repères ont volé en éclats, les classes moyennes font le gros dos. Ils adoptent, écrit Márai, "la posture du hérisson". Ils attendent que le stalinisme s'émousse et que le manque de compétences poussent la dictature à faire appel à leurs services :

Ces survivants des classes moyennes savaient que le conservatisme et le respect des traditions n’étaient pas seulement pour eux une question d’hygiène, mais constituaient aussi une tâche historique : ils savaient qu’en refusant de demander grâce, de se plaindre, en préservant cette énergie, gage de tout progrès, qui émanait de leur passé, de leur culture et de leurs traditions, ils verraient bientôt ce régime fondé sur la violence se tourner vers eux – car il avait besoin d’eux.

Le culte de Gyula Krúdy ou la nostalgie d'une Hongrie d'avant le communisme

Et on comprend mieux pourquoi Márai avait publié, dès 1940, ce livre étrange, Dernier jour à Budapest, où il faisait revivre, sous forme romancée, son maître en littérature, Gyula Krúdy. C’est que, sept ans plus tard, comme il le relève dans ces Mémoires de Hongrie, le culte de Krúdy se répand dans le morne quotidien des habitants de Budapest, comme une mode, comme une drogue. Les Hongrois cultivés se réfugient dans cette littérature du début du XXe siècle qui savait si bien mêler le réalisme et l’onirisme, l’ivresse et le dégrisement. "Dans la Hongrie communiste, écrit Márai, une partie de la population fut soudain prise d’une immense nostalgie pour cette Hongrie différente. (…) Peu d’écrivains sont capables, comme lui, d’évoquer les éléments mythiques de la réalité."

Márai, lui, possède l’art de mettre en mots, en métaphores, les tournants de l’histoire et l’humeur collective de ses concitoyens. "Que l’on confie l’histoire aux écrivains ! Ils dépeindront toute une époque, avec force anecdotes, et panache de surcroît." La manière dont le nœud coulant du stalinisme s’est resserré autour du cou d’une société européenne, hostile mais impuissante, a rarement été décrite avec autant d’acuité que dans Mémoires de Hongrie de Sándor Márai. 

par Brice Couturier

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