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Un monde qui ne mérite plus d'être habité par des gens comme il faut

6 min
À retrouver dans l'émission

Joseph Roth, écrivain autrichien, écrit au gouverneur nazi de son pays pour lui signifier qu'en cas de guerre, il compte combattre du côté français.

« Ma conscience de soldat et d’ancien combattant autrichien ne pouvant accepter que je figure sur les listes de l’armée prussienne, je me vois dans l’obligation de renoncer à mon grade. Si vous avez été soldat, Monsieur le Gouverneur, et si vous avez fait la guerre, ce dont je me permets de douter, vous comprendrez l’aversion que m’inspire l’idée de faire éventuellement partie, fût-ce par erreur ou par inadvertance, d’une armée ayant envahi ma patrie. […] Je compte servir la France que vous songez à attaquer. »

Dans une lettre bien dans sa manière, ironique et intraitable, Joseph Roth, qui se définissait encore comme « monarchiste autrichien » en 1933, soit 17 ans après la disparition du dernier empereur, écrit au nouveau Gouverneur d’Autriche, Seyss-Inquart. Ce dernier, fondateur du Parti national-socialiste autrichien, venait d’être imposé par Hitler à la tête de l’Autriche en vue d’organiser l’annexion pure et simple du pays au Reich pangermanique. Joseph Roth, écrivain juif, fidèle à l’Empire disparu, avait dû fuir son pays, pour se réfugier à Paris. Déprimé, il y sombra dans l’alcoolisme.

Une auditrice attentive m’a fait remarquer que j’avais confondu, hier, l’année de naissance de Marjorie Perloff avec celle du départ de sa famille, le lendemain de l’Anschluss. Elle est bien née en 1931 et elle avait 7 ans lors de l’annexion de l’Autriche par le III° Reich, le 12 mars 1938. Dans son dernier livre, Edge of Irony, cette spécialiste de la poésie contemporaine américaine s’intéresse à 5 écrivains autrichiens nés sous la Double Monarchie, qui ont accompli leur œuvre entre les deux guerres. Joseph Roth, Karl Kraus, Elias Canetti, Paul Celan et Robert Musil.

Ce dernier a connu, chez nous, une espèce de gloire posthume. Dans les années 1970/80, tout le monde lisait L’homme sans qualité dont il est l’auteur. J’ai l’impression que ce n’est plus le cas. Le lecteur d’aujourd’hui est sans doute rebuté par ces classiques de notre modernité, touffus, interminables, mêlant les réflexions à une action réduite au minimum, qui s’apparentent à l’Ulysse de Joyce ou à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. Et c’est bien dommage, parce que L’homme sans qualité n’est pas seulement une analyse spectrale de l’Autriche à la veille de son effondrement et de sa dissolution. C’est une méditation, lucide et amusante, sur les métamorphoses du sujet dans les époques de transition.

Prenez la deuxième partie. Elle est largement consacrée à « l’Action parallèle ». Une parodie de ces commissions fantoches qui pullulaient dans le royaume vermoulu du dernier des Habsbourg. Il s’agit théoriquement de trouver des idées originales, pour célébrer, en 1918, le 70°anniversaire du règne du vieil Empereur – et de damner ainsi le pion aux voisins allemands, qui s’apprêtent, de leur côté à fêter en grande pompe le 30° anniversaire du règne de leur propre empereur, Guillaume II. Le lecteur sait bien que l’Empereur d’Autriche (et roi de Hongrie) devait mourir en novembre 1916. François Joseph, né en 1830, n’était pas immortel. Aussi toute cette agitation n’en apparaît-elle que plus dérisoire.

Mais les dernières années de ce règne interminable donnaient l’impression d’un immense décalage entre le bouillonnement des nationalités, la révolution industrielle, l’extrême créativité culturelle et un Empire figé dans ses rituels, identifié à son vieux souverain. Et c’est l’année 1913 que choisit Musil pour cadre de L’homme sans qualité. Lui aussi dut fuir son pays après l’Anschluss. Il mourut dans la misère en Suisse.

Joseph Roth, mort à Paris en mai 1939, aura ainsi échappé aux nazis. Sa postérité littéraire est mieux assurée. Depuis le succès remporté par la traduction en français de ses deux romans les plus fameux, par Le Seuil, La marche de Radetzky et La crypte des capucins, en 1982 et 1983, d’autres écrits ont été traduits. Un roman déjà publié en français par Le Seuil il y a quelques années, Gauche et droite, vient juste d’être réédité par Les Belles Lettres.

Je voudrais citer un extrait très révélateur de La crypte des Capucins. « Je me doutais d’ores et déjà que mes camarades étaient capables de subir avec succès les épreuves d’un examen, mais non celle de la guerre. Leur jeunesse avait été trop gâtée dans cette Vienne sans cesse nourrie par les Etats de la Couronne. Ils n’étaient que les enfants inoffensifs, risiblement inoffensifs, de la capitale de la monarchie, capitale dorlotée, excessivement fêtée, et qui semblait une araignée brillante, ensorcelante, établie au milieu de son énorme toile noire et jaune, recevant sans relâche des Etats environnants force, sève, éclat. » (76) Comment mieux dire que l’Autriche amputée de ses « nationalités » - Hongrois, Tchèques, Polonais, Croates, Slovènes, Slovaques, etc. était condamnée à vivre dans la nostalgie de la « double monarchie », impériale et royale, kaiserlich un königlig, Kaka, comme écrivait Musil ?

La marche de Radetzky est un livre extraordinaire, crépusculaire et ironique à la fois, un chant d’adieu mélancolique à l’Autriche d’avant-guerre. Juste une citation, une dernière pour la route : « Le monde où il valait encore la peine de vivre était condamné à sombrer. Le monde qui lui succéderait ne méritait plus d’être habité par des gens comme il faut. » (204)

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