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Un nouveau conservatisme, adapté à la présidence Trump

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American Affairs Journal, nouvelle revue intellectuelle conservatrice américaine, entend donner le ton de la présidence Trump.

-Donald Trump n’était pas le candidat des conservateurs traditionnels, mais plutôt celui des populistes. Cependant son élection à la présidence des Etats-Unis oblige le camp conservateur à redéfinir son programme. Hier, j'ai mentionné l’apparition d’une nouvelle revue intellectuelle, American Affairs Journal, qui tente de donner une légitimité intellectuelle à la présidence Trump.

Dans un long papier de présentation, intitulé « les anxiétés du conservatisme », Gladden Pappin, un jeune universitaire, présente la ligne éditoriale de cette nouvelle revue. Je cite le début de son article : « Le mouvement conservateur est dans un état d’anxiété compréhensible : Donald Trump n’était pas son candidat. » Mais, ajoute-t-il, les conservateurs ont été rassurés par la large victoire de Républicains plus traditionnels au Congrès. Il faudrait poursuit-il, redéfinir les priorités de la politique américaine selon des lignes transpartisanes, sans pour autant renouer avec le centrisme – qui est le nom sous lequel ont été menées, dans le passé, des politiques néo-libérales. Référence manifeste à l’époque Bill Clinton.

Bref, les conservateurs doivent comprendre ce qu’a représenté la victoire de Trump et travailler à ce que sa présidence soit un succès, plutôt que de lui mettre des bâtons dans les roues, comme le font les Congressistes du Freedom Caucus, émanation du Tea Party…

Car – et c’est la grande rupture avec le « fusionnisme », la mondialisation n’a plus la cote, à droite. Elle est notamment accusée d’avoir sapé les communautés traditionnelles, locales et familiales. Les Américains ont été encouragés à se déplacer à travers leur immense pays, en fonction des opportunités d’emploi. C’est une tradition américaine (Go West, young man !). Mais cela a déstabilisé les familles, déraciné les individus.

La mondialisation est contestée par des citoyens ordinaires qui veulent le retour à des frontières protectrices. Tant face aux importations que face à l’immigration, ils réclament le retour de la souveraineté nationale. Ils se méfient des gouvernances et du management, qui leur apparaissent comme des formes de dépolitisation, rêvées par les prophètes de la « fin de l’histoire ». Ils voient, derrière les traités de libre-échange, la tentative de substituer à l’Etat-nation protecteur des structures régionales régulées par des juridictions non élues.

Bref, comme les souverainistes européens, les conservateurs pro-Trump veulent que la politique reprenne le pouvoir sur l’économie. Il est plaisant de voir ressurgir, de ce côté du spectre politique, des analyses qu’on croirait tout droit sorties des œuvres de Karl Polanyi, plutôt que de son frère Michael…

On a laissé filer les emplois industriels, bien payés, à l’étranger du fait des délocalisations, disent ces conservateurs trumpistes. Ce n’était pas une fatalité, ce fut le résultat d’un choix politique effectué en faveur d’une économie de services, organisée autour de la finance. C’est ce qu’a décrit Judith Stein, dans un livre très commenté dans ce milieu, Pivotal Decade. Pour elle, c’est des années 1970 que datent les décisions fatales qui ont conduit à privilégier la lutte contre l’inflation à la croissance créatrice d’emplois et les services, au détriment de l’industrie manufacturière. La conséquence de ces choix a été une productivité qui ne progresse plus que faiblement, que les élites ont cru pouvoir compenser par des investissements de plus en plus lourds dans l’enseignement supérieur.

Bref, il s’agit, pour les conservateurs, d’analyser les origines du succès de Trump et de bricoler à son intention une idéologie susceptible de légitimer la politique qu’il s’apprête à mener…

Les électeurs de Trump ne venaient pas tous de la droite, relève Gladden Pappin, mais ils ont soutenu l’homme qui leur promettait de « préserver leur pays ». Cet électorat, qui mêle la classe moyenne inquiète devant la stagnation de ses revenus et les cols bleus, exaspérés par les délocalisations, ressemble à celui qui a assuré la victoire du Brexit au Royaume-Uni. Les conservateurs ont intérêt à le comprendre s’ils ne veulent pas être balayés. Ils ne peuvent pas continuer à s’accrocher à un programme qui tient à quelques recettes dépassées, telles que les réductions d’impôts et les traités de libre-échange. De telles mesures, poursuit Gladden Pappin, n’intéressent que les riches. Le nouveau clivage qui va structurer le champ politique ne passe plus entre la droite et la gauche, mais entre partisans d’un degré supplémentaire d’ouverture et partisans du retour à la souveraineté nationale.

Ce que les succès de Trump – mais aussi de Sanders – poursuit l’éditorialiste de American Affairs Journal, ont révélé, c’est que la reprise économique, tant vantée par l’administration Obama, avait laissé un grand nombre d’Américains derrière elle. Ces politiciens – Trump et Sanders, donc - ont su donner à l’électeur de base l’impression qu’ils s’intéressaient à eux, à leurs problèmes, tandis que la plupart des autres continuent à proclamer que tout va bien, que la reprise est là…

La droite que souhaite rassembler l’équipe de l’American Affairs Journal devra renoncer à unifier les marchés et aussi aux aventures extérieures. Et donc rompre radicalement avec le programme des néo-conservateurs, ces utopistes de la « fin de l’histoire ». Mais elle doit en finir aussi avec l’idée de « guerre culturelle », que Patrick Buchanan avait imposée à l’agenda républicain à l’époque de George Bush. L’arrêt de la Cour suprême reconnaissant le mariage homosexuel, Obergefell versus Hodges, lui a mis un terme.

« Nous avons encore du mal à imaginer un changement radical de direction. Nous avons du mal à concevoir que l’action politique peut nous faire basculer vers un avenir différent. » conclut Pappin. On le voit : un nouveau conservatisme américain, -trumpo-compatible est en train de se doter de ses intellectuels organiques…

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