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Une épidémie globale de nostalgie

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Dans son dernier livre, le sociologue Zygmunt Bauman se désolait que l'individu contemporain en soit venu à chercher le salut dans la régression.

L’adjectif « liquide » est de plus en plus souvent utilisé pour décrire l’état de nos sociétés. En particulier, le caractère informe de notre vie politique. 

Dans sa dernière chronique, publiée il y a trois jours par Le Monde, l’excellent observateur de la vie politique nationale Gérard Courtois, écrit : « De solide, la politique est d’abord passée à l’état liquide, et désormais à l’état gazeux, donc explosif. » Discrète allusion aux thèses développées par le célèbre sociologue Zygmunt Bauman, l’inventeur de l’expression « modernité liquide », qui lui paraissait plus précise que celle de « post-modernité ». 

« En résumé, écrivait Bauman, la vie liquide est précaire, vécue dans des conditions d’incertitude constante. (…) La vie liquide est une succession de nouveaux départs, une série de nouveaux commencements... » vers nulle part. Les anciens repères sociaux, facteurs de sécurité, se sont effondrés dans un monde livré au consumérisme. Les attachements sont devenus tous révocables. Le seul impératif de notre monde vécu est celui de la mobilité, de l’adaptation à de nouvelles donnes dont on nous dit qu’elles se succèdent de plus en plus vite et de plus en plus souvent. 

J’ai eu la chance d’obtenir une longue interview de Zygmunt Bauman dans le cadre de l’émission que j’animais sur l’antenne de France Culture, Cause Commune. Il y retraçait avec gentillesse son étonnante biographie intellectuelle. Et cet entretien reste, dans mon souvenir, comme un grand moment d’intelligence. 

Disparu il y a deux ans, Bauman avait eu le temps de mettre au point, à 90 ans, un ultime ouvrage. Il paraît, ces jours-ci, en français. Retrotopia, aux éditions Premier Parallèle. On y constate que le fameux sociologue polonais, exilé en Grande-Bretagne, n’avait rien perdu de son étonnante sagacité.

Il y observe avec humour combien « l’épidémie globale de nostalgie » qui nous atteint a pris le relais de l’ancienne « épidémie de frénésie progressiste » qu’avait connue le XX° siècle. Désormais, l’âge d’or n’est plus situé dans un avenir radieux, dont il faudrait hâter et forcer la venue, en accomplissant la promesse de prétendues « lois de l’histoire ». 

Non seulement le futur n’est plus « le milieu naturel des espoirs et des attentes », mais « il est devenu le réceptacle de tous les cauchemars. » Nos enfants vivront plus mal que nous. Le climat se dégrade. Nos communautés, protectrices et rassurantes, éclatent. Elles doivent accueillir « les autres » en multitudes. Le pouvoir politique a divorcé de la puissance. Il est dans l’incapacité de tenir ses promesses. 

Ce qui provoque, je cite Bauman : « _Une colère rentrée, ulcéreuse et brûlante_, parce qu’aucun exutoire n’a permis de lui laisser libre cours, qui tourmente de vastes pans de la population. » Du coup, pensait Bauman, nous avons régressé dans un monde pré-hobbesien. Nous sommes à nouveau dans le monde brutal où les tribus, qu’elles prennent ou non la forme politique des nations, renouent avec l’agressivité de l’état de nature.

Le retour à l'état de nature pousse les individus, apeurés, à se réfugier dans des tribus supposées protectrices. 

Cet état de nature, Hobbes le caractérisait comme condamnant les individus à une « vie solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève », à la guerre de tous contre tous. De même, l’individu contemporain est un Narcisse poursuivi par la peur de la solitude, qui a le sentiment de vivre dans un monde redevenu terriblement dangereux. 

La philosophie de Hobbes peut être considérée comme une façon de légitimer l’autorité sans rivale de l’Etat, le pouvoir absolu. Cette régression engendre-t-elle, selon Bauman, une aspiration à un pouvoir autoritaire ?

Non. Son pronostic, c’est que la réaction prend la forme d’une tribalisation. Voyez ces internautes « en quête de zones de confort », où – je cite Bauman – « chacun se retrouve en situation, aidé par la technologie numérique, de _faire sa petite cuisine informationnelle_. Autant dire que la lisibilité du monde n’en ressort pas améliorée… » 

Toute sorte de démagogues, des « politiciens de la colère », selon Bauman, prospèrent sur l’exploitation des clivages identitaires ; Ils prétendent protéger leur tribu, en clôturer le territoire, en chasser les étrangers, sous prétexte d’en restaurer l’harmonie perdue.

De ce fait, c’est le passé, un passé mythifié comme âge de la cohérence sociale et de la prévisibilité des comportements, qui est devenu notre idéal. Un passé reconstruit par le souvenir, idéalisé. Le paradis est perdu. Mais il ne tient qu’à nous de le ressusciter. Après l’ère du progressisme, nous sommes entrés dans un âge régressif

L’aspiration la plus répandue, écrivait Zygmunt Bauman, c’est « le nirvana de l’utérus ». Afin d’échapper à l’agitation sans but, à la surabondance vaine des objets et des informations à notre disposition, l’immobilité originale du fœtus. L’utérus en tant que « lieu sûr, où l’on ne se voit gère mis au défi, où l’on n’a guère à subir des interférences – un monde sans concurrents susceptibles de de compromettre le statut de son unique résidant, ou de lui subtiliser ses avantages et autres privilèges. » 

Retrotopia, Editions Premier Parallèle. 

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