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Une génération d'étudiants à la recherche d'hyper-protection

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Les politiques de mixité ethnique condamnées pour avoir fait de "la culture de l'autre" un exotisme ou un produit de consommation.

- Vous nous avez parlé des menaces qui pèsent sur les libertés universitaires dans les pays anglo-saxons sur la base d’une mise en question de la nature même du savoir. Mais ces menaces prennent bien d’autres formes.

Bien sûr. Dans de nombreux pays, l’éducation est soumise à la pression croissante des autorités religieuses. Mon partenaire Worldcrunch me signale un article en provenance du quotidien Cumhuriyet qui fait état du tournant pris en Turquie sous l’autorité du président Erdogan depuis 2012. Dans ce pays autrefois laïc, la Présidence des Affaires religieuses collabore dorénavant de manière officielle avec le ministère de l’Education. Les jardins d’enfants sont progressivement transformés en écoles coraniques, afin que l’endoctrinement religieux commence à 4 ans.

De nombreuses écoles laïques ont été converties en « Himam-Hatip », théoriquement destinés à la formation des personnels religieux. Les garçons et les filles y sont strictement séparés et ces dernières subissent toute sorte de discriminations. Les manuels scolaires les encouragent à préférer la maternité à une carrière professionnelle. Résultats : une explosion des maternités précoces parmi les élèves.

WorldCrunch m’indique aussi un article paru dans le numéro de juin de la revue The New Yorker. Ce reportage sur le vif, dans une prestigieuse institution américaine d’enseignement supérieur, Oberlin College, constitue une illustration presque caricaturale des critiques portées par Joanna Williams. Jugez-en.

Oberlin College, nommé d’après le pasteur protestant français Jean-Frédéric Oberlin, peut s’enorgueillir d’avoir été le premier établissement américain du supérieur à avoir admis parmi ses étudiants des Noirs (1835) et des filles (1837). Oberlin est réputé pour son département d’études musicales. Ce college, fidèle à cette vocation initiale, a été à la pointe du combat pour la mixité ethnique et le multiculturalisme. Mais celui-ci est désormais en butte à une critique « de gauche ». Certains l’accusent d’avoir fait de la culture de l’Autre un produit de consommation, une marchandise de luxe.

Ainsi, l’administration a été sommée d’escamoter une peinture murale créée par des étudiants d’une ancienne promotion sur l’un des murs du café, Cat in the Cream. Cette fresque, censée faire l’apologie du multiculturalisme a été jugée « exotisante » : on y voyait, en effet, un Noir jouant du saxophone... Pauvre John Coltrane !

Les étudiants d’origine asiatique, de leur côté, ont organisé un sit-in pour protester contre les sushis qui leur sont offerts : les ingrédients avec lesquels ils sont préparés ne sont pas « authentiques ». On se moque de leur culture, disent-ils.

Les étudiants déclenchent des « trigger warnings » (avertissements) pour un oui ou pour un non. Il leur suffit de déclarer qu’ils ne sentent « pas en sécurité ». Un étudiant souffrant de troubles bipolaires a ainsi déclenché un trigger warning contre l’étude de l’Antigone de Sophocle. Les causes que donne l’héroïne tragique de son suicide le mettaient mal à l’aise.

- Les étudiants appartenant aux minorités sont-ils satisfaits de l’enseignement qu’ils reçoivent ?

Non, globalement, ces étudiants appartenant aux minorités ethniques et sexuelles sont mécontents : « vous avez inclus des Noirs et des étudiants de couleur dans votre institution et vous les avez labellisés « équité, inclusion, diversité », mais en fait, cette institution fonctionne sur les prémisses de l’impérialisme, du suprématisme blanc, du capitalisme, du capacitisme et de la transphobie », dit l’un d’eux.

Le « paradigme central » qui sert de pivot à l’activisme général, c’est le concept « d’intersectionnalité », c’est-à-dire de croisement qu’on peut réaliser, en tant que victime, entre les différents motifs d’oppression ressentis sur la base de son identité.

Réaction d’une professeure : « Je me dis parfois que mes étudiants de gauche font le boulot de la droite ». Et elle leur demande : « Considérez-vous donc votre identité comme une sorte de savoir ? » Un autre enseignant explique : « Des étudiants croient que leur genre, leur ethnicité, leur race, ou quoi que ce soit leur confère une sorte de privilège cognitif. » La soi-disant « diversité aboutit à l’inverse : au sein même des classes, les étudiants s’isolent en communautés ethniques qui refusent de communiquer entre elles.

Dans un article publié par la revue The Atlantic, deux sommités de la psychologie sociale, les professeurs Greg Lukianoff et Jonathan Haitd se sont penchés sur les causes de cette « hyper-sensibilité » des nouvelles générations d’étudiants : ces jeunes gens, écrivent-ils, ont été éduqués avec « un besoin de protection vindicatif ». Ils ne sont pas équipés pour faire face aux défis du monde. « C’est une génération qu’on a élevée en lui disant que la nation, fondamentalement, c’était une question de race », dit de son côté une professeure d’histoire. »

Elle poursuit : on se trompe en confondant la génération du 11 septembre et les jeunes étudiants d’aujourd’hui sous le même label de « millenials ». En réalité, il s’agit de deux générations distinctes : celle qui s’est formée après le 11 septembre, la guerre d’Irak et le krach financier de 2008. Ils sont entrés dans l’âge adulte à une époque de grande instabilité. Cela donne des entrepreneurs à l’affut des opportunités. Les étudiants d’aujourd’hui constituent une « génération brûlot ». Ils sont politiquement déçus et frustrés. Leur idéologie est une manière d’exprimer leur besoin d’hyperprotection.

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