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Pour l'économiste américain Bradford Delong, tête pensante du Parti démocrate, diversité et décentralisation sont nécessaires à la Chine. Et ce n'est pas le chemin qu'elle est en train de prendre...

Chine/Taïwan : est-il encore possible d'appeler un chat un chat ?

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Tête pensante du Parti démocrate, Bradford DeLong critique la tendance américaine à employer allusions et euphémismes quand il s'agit de parler de la Chine et de Taïwan. A rebours de cette tendance floue, l'économiste conseille franchement à Xi Jinping de revoir sa ligne politique au sujet de l'île.

Pour l'économiste américain Bradford Delong, tête pensante du Parti démocrate, diversité et décentralisation sont nécessaires à la Chine. Et ce n'est pas le chemin qu'elle est en train de prendre...
Pour l'économiste américain Bradford Delong, tête pensante du Parti démocrate, diversité et décentralisation sont nécessaires à la Chine. Et ce n'est pas le chemin qu'elle est en train de prendre... Crédits : South China Morning Post - Getty

Le mois dernier, l’acteur américain John Cena, star du film d’action Fast and Furious 9, a présenté des excuses. Qu’avait-il donc à se reprocher ? Il n’avait pas enfreint l’un des dogmes de la Political Correctness. Il n’avait pas commis de péché "d’appropriation culturelle", ni fait usage du "mauvais prénom" pour désigner une personne. Non, il avait simplement mentionné Taïwan en qualifiant l’île chinoise de "pays" (this country) dans une interview de promotion. Fureur des autorités et des fans chinois. Taïwan n’est pas "un pays", mais une partie inaliénable de la Chine qui devra un prochain jour se soumettre et renoncer à son indépendance. Dans un article paru sur Project Syndicate, Bradford DeLong, professeur d'économie à l'Université de Californie (Berkeley), s’émeut de ces prudences, de plus en plus fréquentes, lorsqu’il s’agit d’évoquer la Chine. 

Quand un économiste américain parle franchement de la Chine

Cet immense pays est une dictature. Ses dirigeants, qui se réclament du communisme, ont mis en place un système de contrôle social utilisant des technologies dignes de Dark Mirror. On peut comprendre que ses propres citoyens fassent preuve d’une très grande prudence avant de se prononcer sur les questions politiques. Mais de plus en plus, nous voyons que les Etats autoritaires, lorsqu’ils sont agressifs et puissants interviennent dans la régulation du débat public à l’intérieur même de nos démocraties. Nous pouvons sans crainte publier les pires horreurs à propos de nos propres dirigeants, élus, eux, parce que nos régimes sont libéraux. Mais critiquer ouvertement Poutine, Erdogan, ou Xi Jinping devient chaque jour plus problématique. "D’après mon expérience personnelle, écrit ainsi Brad DeLong, bien trop de gens parlent maintenant de manière elliptique, élusive, et euphémistique à propos de la Chine contemporaine. Je pourrais m’y mettre aussi, écrit cet ancien membre du gouvernement de Bill Clinton. Je pourrais me contenter de suggérer qu’aucun empire n’a bénéficié de plus de cinq empereurs successifs excellents dans l’exercice de leurs fonctions. Je pourrais parler de manière oblique, en rappelant les conseils du sage chinois du XVIe siècle, Hai Rui : l’empereur, dans son propre intérêt, devrait autoriser les critiques, lorsqu’elles émanent de personnes bien intentionnées.. Mais Brad DeLong préfère parler franchement. Et cet économiste démocrate, proche de l’administration Biden, donne quelques conseils aux dirigeants chinois. 

Conseils à Xi Jinping

Que le gouvernement de Taipei, élu par le peuple taïwanais, demeure la seule autorité sur l’île est dans l’intérêt de la Chine continentale elle-même. De même, il serait dans l’intérêt de la Chine que Hong Kong, conformément aux promesses de Pékin, continue à bénéficier d’un système politique et juridique particulier. Le gouvernement chinois devrait comprendre qu’une substantielle autonomie régionale, en particulier dans les endroits où la majorité de la population n’appartient pas à la majorité ethnique han, servirait ses intérêts à long terme. Un régime qui a des ambitions mondiales devrait comprendre que la diversité, le cosmopolitisme, la gestion locale sont bien plus efficaces que l’assimilation forcée et le centralisme autoritaire. Toute l’histoire du XXe siècle nous apprend que l’idéologie impériale mène à la répression, voir à l’épuration ethnique. Des politiques qui créent du ressentiment et compromettent l’avenir.

On comprend bien pourquoi le dirigeant suprême du Parti communiste et donc du pays désire centraliser l’autorité à Pékin. Il redoute avec raison le carriérisme et la corruption qui affligent certaines provinces chinoises et entend conduire non pas une Révolution culturelle, mais une Renaissance culturelle, afin de renouer avec les valeurs fondatrices de son parti. L’égalité, en particulier. Profondément convaincu de sa propre capacité à comprendre la situation et à donner les ordres qui lui correspondent, il ne se préoccupe que de la manière dont ceux-ci sont localement appliqués. Et dès qu’il décèle un problème, il en conclut que le remède est un supplément d’autorité.

Mais c’est "une grave erreur d’ignorer les bénéfices que procure une plus grande autonomie régionale". Livrons-nous à un exercice de counterfactual history et imaginons que l’Armée populaire de libération, entrant victorieuse à Pékin, soit aussi parvenue à poursuivre jusqu’à Taïwan les troupes en déroute du Kuomintang et ait décidé d’occuper Hong Kong, à l’époque administrée par la Grande-Bretagne. Eh bien, Zhao Ziyang, le premier secrétaire de la province du Sichuan, n’aurait jamais été autorisé à lancer le programme de réformes dont le succès a décidé Pékin d’emboîter le pas. Mieux : Deng Xiao Ping aurait probablement été victime de la terrible « bande des quatre », alors qu’il a pu se réfugier, en 1976, dans la région militaire du Guangzhou, à la mort de Mao. A quoi ressemblerait l’économie chinoise sans les réformes de Deng ? A un espèce de Pakistan, et surement pas à la deuxième puissance économique de la planète. Plus la Chine sera centralisée, plus elle en souffrira. Un système top-down dont le sommet est occupé par un homme âgé, aux capacités forcément déclinantes, vulnérable aux flatteries des carriéristes, ne peut pas produire de bons résultats.

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