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Vassili Grossman

Quand Vassili Grossman dénonçait l’aspect génocidaire de la terreur bolchevique

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La parution d'une version non expurgée du roman de Vassili Grossman sur la bataille de Stalingrad permet enfin de mieux saisir ce que fut le projet littéraire de celui qu'on a qualifié de "Tolstoï du XX° siècle".

Vassili Grossman
Vassili Grossman Crédits : RYUMKIN / RIA NOVOSTI / AFP - AFP

Pendant longtemps, on s’est demandé comment l’auteur de "Pour une juste cause" pouvait être aussi celui de "Vie et destin". Vassili Grossman avait pourtant conçu cette œuvre comme une "dilogie". Or, le premier des deux romans, centré sur la bataille de Stalingrad, ne s’écarte guère de la légende soviétique officielle du temps. Si Staline n’y apparaît pas en personne, ce sont néanmoins ses initiatives qui sauvent la situation quand tout paraît perdu. C’est le Stalin ex machina, écrit Gary Saul Morson dans la New York Review of Books. Vie et destin constitue, au contraire, l’un des actes d’accusation les plus implacables contre le régime stalinien jamais écrit par un écrivain russe.

Affirmer une parenté idéologique entre le stalinisme et le nazisme : un tabou brisé par Vassili Grossman

Grossman, met en scène une discussion entre un officier SS de haut rang, Liss, et un vieux responsable bolchevique, son prisonnier, Mostovskoï. Il montre l’extraordinaire parenté idéologique des deux systèmes. Un tabou à l’époque. Et qui le demeure dans certains milieux.

« Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous nous regardons dans un miroir, lance le SS au bolchevique. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Le monde n’est-il pas pour vous comme pour nous, volonté : y a-t-il quelque chose qui puisse nous faire hésiter ou vous arrêter ? (…) Réfléchissez : qui se trouve dans nos camps en temps de paix ? Les ennemis du parti, les ennemis du peuple. C’est une espèce que vous connaissez, ce sont ceux qu’on trouve également dans vos camps. (…) _Il n’y a pas de gouffre entre nous. Nous sommes des formes différentes d’une même essence : l’Etat-parti_. (…) Nous aussi, nous appelons à l’unité et à l’effort national ; nous aussi, nous disons que le parti exprime les aspirations de l’ouvrier allemand. (…) Le socialisme dans un seul pays est l’expression suprême du nationalisme. » (p. 371, sq.)

Mais la réflexion de Vassili Grossman va bien au-delà de ses ressemblances entre les deux grandes idéologies. Il dénonce l’aspect proprement génocidaire de la terreur bolchevique ; des peuples entiers, considérés comme ennemis par nature, déportés en masse dans les profondeurs de l’Asie centrale où l’espérance de vie était faible. L’assassinat par la faim délibérément provoquée de plusieurs millions de paysans ukrainiens. 

Une différence, l’antisémitisme ? 

On l’a un peu oublié aujourd’hui, mais le régime stalinien ne fut pas en reste. Liss toujours : "Aujourd’hui, vous êtes effrayé par notre haine du judaïsme. Mais il se peut que, demain, vous la repreniez à votre compte." Grossman savait de quoi il parlait. 

Lorsque l’Allemagne nazie attaqua l’URSS, en juin 41, Staline monta en URSS un Comité juif antifasciste, destiné à mobiliser des soutiens aux Etats-Unis. Grossman et Ilya Ehrenbourg reçurent la mission de recenser les atrocités commises par les nazis contre les Juifs d’URSS. Et Grossman en savait long, lui qui, en tant que correspondant de guerre, a été un des premiers témoins à pénétrer à l’intérieur du camp d’extermination de Treblinka. Son témoignage, qui figure dans le recueil "Carnets de guerre", a été utilisé lors du Procès de Nuremberg. 

Mais le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs ne fut jamais publié en URSS. La ligne politique avait changé. En décembre 1952, Staline déclara devant le Présidium du Parti communiste d’URSS « tout Juif est un nationaliste et un agent de l’espionnage américain ». Tous les dirigeants du Comité juif antifasciste furent exécutés. 

"Vie et Destin", un des plus grands livres du XXe siècle

Comment Vassili Grossman a-t-il pu être assez naïf pour croire que son chef-d’œuvre – Vie et Destin passe pour être l’équivalent de Guerre et Paix de Tolstoï – avait la moindre chance d’être publié ? Grâce à la nouvelle biographie que vient de lui consacrer Alexandra Popoff, on sait à présent que son roman sur Stalingrad n’a été publié, dans la revue Novy Mir, en 1952, qu’au prix de multiples coupes, censures, réécritures. Une nouvelle version, comportant toutes ces variantes vient de paraître en anglais sous le titre voulu par Grossman, Stalingrad.

Quant à Vie et Destin, son auteur en acheva la rédaction en 1959. Staline était mort. Khrouchtchev avait promis le Dégel. Grossman envoya son manuscrit au comité de rédaction de la revue Znamia. Effrayés, ses membres envoyèrent aussitôt le paquet au KGB. Deux officiers se présentèrent chez Grossman en février 1961 pour "arrêter le manuscrit". Le communisme se libéralisait. On n’envoyait plus les auteurs dans des camps de la mort. On se contentait de les interdire de publication. 

Grossman écrivit une longue lettre à Khrouchtchev lui demandant de "libérer son livre". Souslov, l’idéologue en chef du PC soviétique de l’époque le convoqua. Un tel livre ne pourrait pas paraître avant cent ou deux-cents ans, lui dit-il. Pour notre chance, Grossman avait confié une copie de son manuscrit à un ami. Vie et Destin a été publié en 1980. En Occident. Le monde libre. C’est un des plus grands livres publiés au XX° siècle. 

par Brice Couturier

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