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Soignants à Toulouse en mai 2020

Le travail bien fait c'est la santé

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment améliorer la santé au travail? Qu’est-ce qui permet le bien-être des salariés? Plus la gestion des risques psychosociaux, promue depuis plusieurs années par les politiques publiques, c'est la qualité du travail. C’est en tout cas ce que défend Yves Clot dans "Le Prix du travail bien fait."

Soignants à Toulouse en mai 2020
Soignants à Toulouse en mai 2020 Crédits : Lionel Bonaventure - AFP

On n’a jamais aussi bien travaillé qu’au début de l’épidémie”. A l’hôpital, cette phrase aura souvent été entendue. Face à l’arrivée d’une maladie inédite et inconnue, les soignants ont dû eux-mêmes inventer, discuter, s’épauler, réorganiser... L’urgence a inversé les hiérarchies, et l’administration de l’hôpital est redevenue une ressource au service du soin. 

Alors bien sûr le Covid-19, c’est d’abord un lourd tribut payé par les soignants- des milliers d’entre eux sont morts- des droits sociaux rognés (sur la durée du temps de travail, l’organisation des congés ou les prérogatives des représentants du personnel) . Ou encore des applaudissements qui n’auront été que de courte durée. Mais cela a aussi provoqué cette expérience du travail retrouvé. Et le "sentiment d’être à l’origine des choses". En somme, la preuve que "la qualité du travail rassemble, et aussi qu’elle est gage d’efficacité”. Voilà ce que souligne le psychologue du travail Yves Clot, dans un ouvrage intitulé Le prix du travail bien fait (éditions La Découverte), écrit avec trois de ses collègues, Jean-Yves Bonnefond, Antoine Bonnemain et Mylène Zittoun.
S’ils reviennent sur cette expérience en temps de pandémie, c’est parce qu’elle est venue comme illustrer et confirmer leur conviction déjà ancienne : il faut en finir avec le travail "ni fait ni à faire”, le travail empêché, celui qui abîme et génère de la souffrance.  C’est en tout cas un axe de leur dix dernières années de "clinique du travail" en entreprise que relate cet ouvrage. Avec un constat simple  : pouvoir bien faire son travail, c’est bon pour le moral.  Autrement dit, le travail bien fait c’est la santé. 

“Le prix du travail bien fait”

De quoi parle-t-on ?  De l’efficacité d’un geste, de la qualité d'un produit ou encore de la possibilité individuelle et collective de se reconnaître dans ce qu’on fait. Se concentrer sur la qualité du travail a un avantage : l’idée peut mettre tout le monde d’accord. Qui irait revendiquer un travail mal fait ?
Seulement cela a aussi un prix.  Celui d’accepter ce qu'Yves Clot appelle le “_conflit de critère_s”.
En effet, tout le monde dans l’entreprise n’en a pas la même idée de ce qu’est le “travail bien fait” et cela, presque par définition. Que dirigeants et travailleurs n'aient pas les mêmes critères, c’est normal. Et ce n’est pas cela qui est grave. Là où les problèmes arrivent, c’est quand on ne donne pas de place à ces désaccords.  Alors que “quand les choses discutables sont discutées, cela améliore efficacité et santé”, estime Yves Clot dont les travaux invitent à réhabiliter et même à instituer ce type de conflits

Mais  serait-ce au risque d’ajouter des conflits supplémentaires dans des entreprises qui font tout pour éteindre les foyers existants ?  Non montrent les auteurs de cet ouvrage. Pour eux, c’est parce qu’il n’ y a plus assez de conflits sur la réalité du travail, que cela se déplace vers d’autres formes, et se transforme soit en querelles de personnes soit en conflits sociaux . "Quand il y a une déflation des conflits de critères, c'est-à-dire un déni sur ces questions, cela se traduit pas une inflation des conflits de personnes", résume Yves Clot.
Alors les auteurs défendent la pratique de ce qu’ils appellent une “coopération conflictuelle". En somme d'accepter, avec cette apparente contradiction, que ces désaccords sur le travail ont un rôle positif dans les organisations professionnelles.

Réhabiliter le "travail réel"

Dans l’ouvrage, ces psychologues du travail reviennent sur le travail qu’ils ont mené dans un Ehpad en Normandie, à l’usine automobile Renault de Flins et avec les éboueurs de la ville de Lille. A chaque fois, cela a consisté à organiser le dialogue sur ces désaccords. En faisant parfois entrer dans les lieux de discussions des "référents-métiers". Des représentants non pas des salariés et de leurs droits, mais bien... du travail. Une manière de faire revenir dans les discussions ce qui est souvent mis de côté:  la réalité du travail. Et les questions très concrètes et quotidiennes où les désaccord se jouent. 

Où positionner un conteneur de collecte des ordures : là où le recommande la procédure pour des raisons de sécurité, ou à un endroit plus pratique pour y accéder  ?  Faut-il déboutonner les manteaux à la place de malades d'Alzheimer parce que ça va plus vite, quitte à ne plus prendre le temps de les aider à conserver leur autonomie? 

Qualité du travail 

En somme, l’enjeu c’est de discuter la “qualité du travail”  tout court . Plutôt que ce qu’on appelle désormais la “qualité de vie au travail”, devenue la pierre angulaire de toutes les politiques publiques de santé.
Yves Clot continue ici sa stimulante critique de ce qu’on appelle la gestion des risques psycho-sociaux. Et qui consiste, dit-il, à ne rien changer au travail mais à gérer la souffrance. En demandant aux managers d'être bienveillants, d'écouter les salariés, d'ouvrir des espaces de discussions...Tout une série de bonnes pratiques, qui vont jusqu'au management du bonheur. Ce faisant,  “_plutôt que de traiter les problèmes que les travailleurs mettent sur la table, on transforme la situation et on traite les gens qui posent problème_s”, explique Yves Clot. Pour lui, il s'agit là d'une "réponse hygiéniste" à la crise du travail, dont il analyse les ressorts depuis Le Travail à coeur (La Découverte, 2010), et les suicides en séries dans de grandes entreprises.

En forme d'alternative, cet ouvrage remet sur la table de grandes questions politiques. Il propose de rediscuter les lois Auroux, qui au début des années 1980 ont défini les l’expression directe des salariés. De repenser le contrat de travail, qui  dans sa forme actuelle est un contrat de subordination — c'est-à-dire qu'il donne à l’employeur le pouvoir de décider seul de ce qu’est la qualité du travail.

Surtout si l’enjeu est politique c’est parce qu'“une autre époque a commencé pour l’analyse du travail”, écrivent les auteurs. Car “notre santé est maintenant régulièrement mise en danger par des produits fabriqués ou des services rendus résultant d’un travail “ni fait ni à faire”.  Les auteurs reviennent sur le lait infantile de Lactalis contaminé à la salmonelle, Lubrizol et ses stocks de produits dangereux, Volkswagen et la fraude aux émissions de gaz polluants ( le dieselgate).
Les scandales sanitaires et écologiques qui se multiplient relient la santé des travailleurs et celle des citoyens. Dans ce contexte, rendre possible le  “travail bien fait” dessine bel et bien une écologie du travail.

Bibliographie

bibliography

Le prix du travail bien faitLa Découverte, 2021

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