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 Les fake news circulent très rapidement sur les réseaux sociaux ; il est possible de micro-cibler des groupes de personnes spécifiques.

Brésil : enquête sur les fake news et les populismes

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Patrícia Campos Mello, journaliste brésilienne, est l'auteure d'une vaste enquête sur les fake news et les populismes au Brésil ; elle a aussi révélé les dessous de la campagne pro-Bolsonaro entre les deux tours de l'élection présidentielle 2018 qui lui a valu l'International Press Freedom Award.

 Les fake news circulent très rapidement sur les réseaux sociaux ; il est possible de micro-cibler des groupes de personnes spécifiques.
Les fake news circulent très rapidement sur les réseaux sociaux ; il est possible de micro-cibler des groupes de personnes spécifiques. Crédits : SOPA Images - Getty

Comment avez-vous compris et vu l’émergence de la puissance des réseaux sociaux au Brésil dans la propagation des fake news, lors des élections présidentielles en 2018 ?

"En 2018, pendant cette campagne, nous avons tous commencé en raison de la montée en puissance de Whatsapp. Il y avait des millions de groupes Whatsapp qui diffusaient des informations étranges. Il faut savoir que le Brésil est le deuxième marché au monde pour cette messagerie, juste derrière l’Inde. Le taux de pénétration y est le plus fort, puisque 130 millions de personnes l'utilisent chaque jour pour 209 millions d’habitants ; tout le monde a donc Whatsapp et tout le monde reçoit des messages politiques. Il s'agit du lieu idéal pour diffuser des fake news

Mon patron m’a alors demandé d'enquêter sur le financement de ce qui ressemblait être campagne sur Whatsapp. J’ai publié mon papier entre les deux tours. J'ai démontré que de grands hommes d’affaires avaient acheté des packs de données pour diffuser des messages en masse contre le candidat du Parti Travailliste, Fernando Haddad. Ces annonces ont été explosives et ont suscité immédiatement de vives réactions. En quelques minutes je suis devenue moi-même la cible d'une campagne de haine, avec des fake news, et j’ai reçu des menaces de mort. Je n’avais jamais connu ça."

En dépit d’enquêtes et de poursuites en justice, Jair Bolsonaro élu président, se sert encore aujourd'hui de ces réseaux sociaux. L'automne dernier, vous avez signé le livre A máquina do ódio: Notas de uma repórter sobre fake news e violência digital (La machine à haine : notes d'une journaliste sur les fake news et la violence numérique) dans lequel vous relevez qu’il se passe des choses similaires en Inde et aux Philippines. Vous identifiez aujourd'hui un populisme qui d’une part se sert beaucoup des réseaux sociaux et des fake news ; d’autre part qui s’emploie à discréditer de  plus en plus les médias traditionnels.

"Je les appelle les digital populists . Ce sont des populistes de la vieille école mais il ont appris à se servir des réseaux sociaux de manière efficace. Ils réalisent le rêve de tout populiste : éliminer le filtre des médias traditionnels et s’adresser directement à leurs adeptes, en ayant souvent recours aux fake news spécifiquement construites pour eux. Mais pour que leurs soutiens restent bien isolés dans leur bulle informationnelle, il faut bien sûr discréditer la presse ; les médias traditionnels ont les moyens de fact-checker, de trouver des sources, de les contredire. Ces stratégies fonctionnent en paire : d’un côté on inonde les réseaux de fausses informations, de l’autre on discrédite la presse et certains journalistes.

C’est ce qui se passe au Brésil mais aussi en Inde et aux Philippines. Aux Philippines le réseau de prédilection est Facebook. Nous pouvons dire qu’internet là-bas se résume à Facebook. Et l’une de principale cibles du président Rodrigo Duterte,  c’est Maria Ressa, une journaliste célèbre pour démonter la propagande. Résultat : elle est harcelée en ligne ; menacée de mort et attaquée de manière plus traditionnelle par le pouvoir qui lui fait des procès. 

En Inde, comme au Brésil, c’est sur Whatsapp que tout se passe. Nous savons que plusieurs personnes ont été lynchées à cause de fake news répandues sur Whatsapp. Là-bas le pouvoir utilise les données personnelle très précises pour micro-cibler et adapter sa propagande.  Par exemple, vous ciblez une certaine caste dans un district local, et vous l’inondez de message disant que tel candidat concurrent veut mettre fin aux privilèges accordées à cette caste particulière. Vous pouvez cibler certaines femmes qui pratiquent une religion en particulier. Cette possibilité d’adapter son discours est beaucoup plus efficace politiquement qu’une propagande très large, qui pourrait dissuader certains électeurs. Avec ce genre de campagne vous avez un message adéquat pour un groupe spécifique."

Cette stratégie qui permet de micro-cibler des messages politiques est toujours à l’œuvre dans votre pays au Brésil ; le pouvoir continue d’utiliser les fakes news pour gouverner. Cela expliquer une belle cote de popularité de Jair Bolsonaro en dépit de la crise du civid. 

"Je parle d'une machine de la haine, car c’est véritablement un écosystème de la désinformation. Il y a ce qu’on appelle le « cabinet de la haine », c’est-à-dire un groupe de conseillers officieux qui sont auprès du président. Ce cabinet analyse les tendances sur les réseaux, identifie des sujets qui pourraient faire le buzz et fabriquent des informations. Ces informations sont ensuite viralisées par le président lui-même et son fils, qui sont des influenceurs importants avec des millions de followers sur Twitter et Instagram. C’est repris par tout un groupe de blogeurs d’extrême droite avant d’arriver jusqu’aux gens du peuple qui amplifient le message ; et qui y croient. 

Par exemple, en juillet dernier le gouvernement a cessé de rendre public le nombre de mort liés au Covid. À la place,  il a mis en place « le tableau de la vie ». Les réseaux sociaux des officiels ont donc commencé à publier le nombre de gens qui avaient survécu au Covid ! Si vous soutenez Bolsonaro, vous pensez que les médias mentent puisqu’il dit sans cesse que ce sont des communistes ; les seules informations dont vous disposez sont celles du gouvernement. Vous imaginez donc que selon ces informations, le Brésil gère très bien la crise !  Ce qui est absolument faux ; le Brésil a le pire taux de morts liés au Covid juste après les Etats Unis. Le gouvernement bombarde d'informations fabriquées ses adeptes avec ce qu’il veut mettre en valeur.

Autre exemple : une enquête récente a montré que le Brésil est le seul  pays au monde où circule encore une majorité de fake news en faveur de la chloroquine.  Beaucoup plus qu’en France.  Parce que le président lui-même continue de dire que ça marche, alors que c’est faux, nous le savons ! Autre fake news virale ici au Brésil, cette vidéo qui montre des cercueils remplis de pierres afin de prouver que le Covid est un complot contre le pouvoir. Les gens y croient..."

Comment regardez-vous la manière dont cette crise amplifie les fake news et le complotisme ? Quelles seraient les solutions pour endiguer les différents outils de la haine dont vous parlez ? 

"La crise du Covid est une situation idéale pour la diffusion de fake news : un maladie nouvelle et mystérieuse où il n'exist pas encore de traitement.. Mais en même temps, selon moi, c’est une vraie opportunité pour les médias traditionnels. Les gens réalisent progressivement que seuls les journalistes vont vraiment dans les hôpitaux pour raconter le manque de matériel et de personnels. Alors que ces blogueurs d’extreme droite ne font rien.

Je pense également que pendant longtemps, les plateformes n’ont pas été tenues responsables de ce qu’elles diffusaient. Depuis l’élection présidentielle américaine de 2016 et le Brexit, leur image a pris un sacré coup et elles ont commencé à modérer les comptes qui diffusent des fakes news, jusqu’à ceux des président Trump et Bolsonoro. Mais il va valoir faire beaucoup plus. "

Entretien réalisé par Zoé Sfez 

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