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Buste de Platon. Marbre, copie romaine d'un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.
Épisode 4 :

Le mythe d'Er le Pamphylien : sommes-nous responsables de notre destin ?

59 min
À retrouver dans l'émission

Le mythe d’Er est un mythe de la réincarnation qui évoque le temps de la mort donnant lieu au jugement et celui de la naissance où le choix d'un destin s'impose pour déterminer sa vie. Peut-on trouver une part de liberté dans le destin ? Et qu’est-ce qu’une vertu que l’on suspend à une récompense ?

Détail d'une fresque du "Jugement dernier", église protestante Saint-Pierre-le-Jeune à Strasbourg
Détail d'une fresque du "Jugement dernier", église protestante Saint-Pierre-le-Jeune à Strasbourg Crédits : Godong/UIG - Getty

Le mythe d'Er provient de "La République" de Platon. Il évoque un homme, Er, fils d'Arménios, originaire de Pamphylie. Il meurt au combat mais revient à la vie et raconte ce qu'il a vécu dans l'au-delà où des juges siégeaient, prêts à accueillir les âmes... Le jugement indiquait aux âmes le chemin à prendre... Er, spectateur de ces événements, est alors devenu le messager des hommes revenu sur Terre pour partager cette expérience.
Les âmes après la vie connaissent souffrance ou récompense : les unes sont plongées dans les pires tourments pour ne pas avoir respecté les règles de la sagesse tandis que les autres sont bienheureuses et récompensées de leurs comportements respectueux et vertueux.

Il existe d'autres mythes de la réincarnation chez Platon, notamment dans le Phèdre. Platon y questionne l'immortalité de l'âme humaine mais dans le mythe d'Er le pamphylien il questionne davantage le libre choix de destin laissée à l'âme. Dans le mythe d'Er, il existe une notion de responsabilité à l'oeuvre mais pas de libre arbitre et Platon présente un concept intéressant : celui de la récompense des âmes... Peut-on alors trouver une part de liberté dans son destin ? En sommes-nous responsables ? 

L'invitée du jour :

Anne Merker, professeure de philosophie ancienne à l’Université de Strasbourg, ancienne doyenne de la faculté de philosophie à l’Université de Strasbourg, directrice du Centre de Recherche en philosophie allemande et contemporaine

Humour platonicien

Que se passe-t-il après la mort ? C’est l’une des questions à laquelle répond Platon dans ce mythe d’Er et tout l’intérêt du mythe, c’est qu’on n’est pas obligé d’y croire…Il ne faut jamais oublier qu’il y a chez Platon à la fois beaucoup de sérieux mais aussi toujours beaucoup de distance. Les mythes lui permettent de raconter des histoires et tout à la fois, je crois qu’on doit aussi être sensible à une certaine forme de distance amusée ou humoristique que peut mettre Platon par endroits. Dans le mythe d’Er il faut imaginer un petit convoi d’âmes qui vont être jugées : les unes vont descendre sous terre pour être punies et les autres vont au le ciel. Ce qui est amusant c’est qu’il nous parle des âmes comme s’il s’agissait de petits personnages avec des corps alors que précisément elles ont quitté le corps. La mort n’arrive pas à l’âme elle-même qui, d’une certaine manière, est immortelle. Après la mort du corps, l’âme va vivre une autre phase de son existence. Très curieusement dans ce genre de mythe, comme dans le Gorgias, on nous raconte qu’après leur jugement, on met aux âmes une petite pancarte qui indique leur jugement. À leur retour, elles s’ébattent dans la plaine, campent…    
Anne Merker

L'écriture dans l'Antiquité, un spectacle sonore

Platon est un écrivain et il faut faire très attention au sens de ce terme, ne pas projeter sur l’Antiquité des catégories d’écrivain qui seraient plus les nôtres. L’écriture, dans l’Antiquité, a toujours une destination orale et c’est un spectacle sonore. Dans ce mythe, je suis frappée par le fait qu’il y ait sans cesse des spectacles que Er a vus. En même temps, dans l’écriture, Platon se fait un grand plaisir justement à construire par les mots des tableaux qui sont imités avec la parole, le logos, qui a aussi une dimension sonore. Platon a un travail de la sonorité de la langue qui est très poussé, pointu, il ne faut jamais oublier qu’il y a dans le mythe et dans toute écriture antique, même chez Platon qui peut critiquer parfois le plaisir auditif, cette dimension de spectacle, d’audition, de plaisir pris à la narration d’un mythe…    
Anne Merker

Dimension religieuse dans le mythe d'Er

Platon a des convictions religieuses qu’il ne faut pas négliger, il y a tout un héritage de l’orphisme : on en trouve des traces dans "Le Gorgias", c’est une doctrine relativement secrète qui nous dit : « Qui sait si vivre n’est pas mourir et mourir n’est pas vivre » qui représente une sorte d’inversion que d’ailleurs Platon va beaucoup pratiquer dans la philosophie, vecteur d’inversion, la vie que nous menons dans le sensible est peut-être un oubli de l’âme qui s’enlise dans la corporéité. On peut l’interpréter philosophiquement et cette vie que nous menons dans le sensible est finalement une manière dont l’âme se perd elle-même dans ce qui n’est pas sa propre nourriture, dans son propre milieu naturel. En mourant, nous quittons le corps non pas pour une âme de l’âme mais une nouvelle vie qui serait la vie véritable. Il y a donc cette orientation un peu secrète de l’orphisme que Platon réinterprète à sa façon…    
Anne Merker

Comment atteindre la justice ?

Cette question traverse "La République" de Platon, qu’en est-il de la vertu relativement au bien, compris comme fin ultime qui va combler nos désirs ? Toute "La République" se préoccupe de définir la justice mais pour en comprendre la puissance immanente dans l’idée que l’être même d’une chose recèle une certaine puissance. Toute la question est de savoir comment se définit la justice et est-ce que de manière immanente à sa propre nature et ce qu’est la puissance de rendre heureux. Ce questionnement autour de la nature et de la puissance se fait en contraste avec la sophistique et avec la valorisation de la figure du tyran puisque c’est celui qui est le plus injuste et le plus heureux parce qu’il est le plus puissant.    
Tout le travail platonicien est de savoir si la justice par elle-même a la puissance par elle-même indépendamment des dieux, indépendamment de la religion, de rendre heureux. La réponse dans "La République" est oui ! Mais ça ne suffit pas à Platon qui ajoute non seulement la question des rétributions qui viennent de l’extérieur de la justice mais il ajoute également la rétribution des dieux, post-mortem, et c’est là qu’arrive le mythe d’Er…    
Anne Merker

Textes lus par Vincent Schmitt :

  • Extrait du mythe d'Er sur les âmes éphémères choisissant un modèle de vie, dans La République de Platon, Livre X, éditions Flammarion
  • Extrait du mythe d'Er sur le tyran, dans La République de Platon, Livre X, éditions Flammarion

Sons diffusés :

  • Début du mythe d'Er lu par Georges Claisse, Le Gai Savoir, France Culture, 2014
  • Musique d'Alexandre Desplat, Mr Reincarnation
  • Musique de Barber, Bernstein, Copland et Thompson, Reincarnation, opus 16
  • Chanson de Jacques Higelin, Tombé du Ciel
  • Chanson de Harry Belafonte, Calypso in brass
  • Musique de Sakamoto, The Reincarnation, bande-originale de Little Buddha de Bernardo Bertolucci
  • Chanson de Louis Chedid, Ma réincarnation 

Chroniques

10H55
4 min

Le Journal de la philo

Les sept péchés capitaux (8/8) : La gourmandise

Bibliographie

La RépubliquePlaton et Pierre PachetGallimard, collection Folio essais, 1993

Aristote : une philosophie pour la vieAnne MerkerEllipses, collection Aimer les philosophes, 2017

Intervenants
  • professeure de philosophie spécialisée en histoire de la philosophie ancienne, doyenne de la Faculté de philosophie de l'Université de Strasbourg, directrice du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine
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