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Berlin underground

"La nuit : vivre sans témoin" de Michaël Foessel

52 min
À retrouver dans l'émission

Comment la nuit, sans témoin, vie de l'obscurité et de l'invisibilité, peut-elle être étonnamment plus claire et plus douce que la transparence blafarde du jour ? A quelle bienveillance nous invitent la nuit noire, la nuit insomniaque ou la nuit festive ?

Berlin underground
Berlin underground Crédits : Stephan NORSIC/IP3 PRESS - Maxppp

Parce qu'elle est une autre manière de voir, parce qu'elle est faite de danse, d'alcool mais aussi d'angoisse, parce qu'elle échappe aux regards des autres, et si la nuit, loin d'être opposée aux Lumières, mettait au jour une nouvelle manière de vivre ? Une discussion ténébreuse, dans la pénombre d'un studio et au son d'Alain Bashung, avec Michaël Foessel.

Le texte du jour

Je me souviens d’avoir été frappé dans mon enfance d’un spectacle assez simple, et dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le temps et la diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avait fait l’exercice, et, selon la coutume, on avait soupé par compagnies ; la plupart de ceux qui les composaient se rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais, et se mirent à danser tous ensemble, officiers et soldats, autour de la fontaine, sur le bassin de laquelle étaient montés les tambours, les fifres, et ceux qui portaient les flambeaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n’offrir rien de fort intéressant à voir ; cependant, l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours, mille espèces d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid. Il était tard, les femmes étaient couchées, toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zèle aux acteurs ; elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent ; les maîtresses venaient voir leurs maris, les servantes apportaient du vin, les enfants même éveillés par le bruit accoururent demi-vêtus entre les pères et les mères. La danse fut suspendue ; ce ne furent qu’embrassemens, ris, santés, carresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l’allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore. Jean-Jaques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois ; ils sont tous amis, ils sont tous frères ; la joie et la concorde regne au milieu d’eux. Tu es Genevois : tu verras un jour d’autres peuples ; mais, quand tu voyagerais autant que ton pere, tu ne trouveras jamais leur pareil.

On voulut recommencer la danse, il n’y eut plus moyen : on ne savait, plus ce qu’on faisait, toutes les têtes étaient tournées d’une ivresse plus douce que celle du vin. Après avoir resté quelque temps encore à rire et à causer sur la place il fallut se séparer, chacun se retira paisiblement avec sa famille ; et voilà comment ces aimables et prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce spectacle dont je fus si touché, serait sans attrait pour mille autres : il faut des yeux faits pour le voir, et un cœur fait pour le sentir. Non, il n’y a de pure joie que la joie publique, et les vrais sentiments de la Nature ne règnent que sur le peuple. Ah ! Dignité, fille de l’orgueil et mère de l’ennui, jamais tes tristes esclaves eurent-ils un pareil moment en leur vie ?

-Jean-Jacques Rousseau, Lettre à D'Alembert (1758), GF, p. 248-249.

Références musicales

- Zoé Keatin, Hello night

- Alain Bashung, La nuit je mens

- Petula Clark, La nuit n’en finit plus

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