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 Le Verrou, 1776-1779, huile sur toile, 71x92cm. Louvre, Paris.
Épisode 2 :

Lolita de Nabokov

59 min
À retrouver dans l'émission

Entre nymphette démoniaque et victime consentante, les sentiments diffèrent sur la délicieuse Lolita qu'a inventée Nabokov...

Lolita, film d'Arian Lyne, 1997
Lolita, film d'Arian Lyne, 1997 Crédits : Collection Christophel © Guild /Lolita Productions - AFP

Mais le consentement que décrit Humbert Humbert n'est-il pas aussi celui qu'il exige de son lecteur ? Ce matin, Marie Bouchet, maître de conférences en littérature des Etats-Unis à l'Université Toulouse 2, nous plonge au cœur d'une oeuvre merveilleuse et sulfureuse, "réponse harmonieuse à un problème" que l'auteur se serait posé...

C'est un de ses romans qui plaisaient le plus à Nabokov, même s'il lui a beaucoup coûté car ce n'est pas facile de donner une voix à un personnage pareil. En outre, sa femme Vera a plusieurs fois été cherché le manuscrit dans l'incinérateur du jardin car il était prêt à brûler les pages, pensant qu'il ne parviendrait jamais à résoudre ce problème. Marie Bouchet

Humbert Humbert, quadragénaire, s'éprend d'une très jeune fille de 12 ans : Dolorès Haze, alias Lolita. Il prend les rênes narratives pour nous faire son propre récit : "C'est un texte qui est fait pour nous mettre dans une position extrêmement inconfortable. On est séduits dès l'abord par cette langue absolument éblouissante, puis se creuse un véritable fossé entre la beauté de ce qui est exprimé et les actions qui sont racontées." Marie Bouchet

Selon Humbert, la nymphette est un être ambigu, entre l'enfance et l'âge adulte, mi-ange, mi-démon, dont l'esprit ne se laisse pas facilement saisir. Marie Bouchet 

Le texte du jour

Nobles et frigides dames du jury ! J’avais imaginé que des mois, des années peut-être, s’écouleraient avant que j’ose me dévoiler devant Dolores Haze ; or, à six heures elle était complètement éveillée et à six heures un quart nous étions techniquement amants. Je vais vous dire quelque chose de très étrange : ce fut elle qui me séduisit. 

En attendant son premier bâillement matinal, je simulai de profil un sommeil grandiose. Je ne savais tout simplement que faire. Allait-elle être choquée de me trouver à ses côtés et non dans quelque lit d’appoint ? Allait-elle ramasser ses vêtements et s’enfermer dans la salle de bains ? Allait-elle exiger d’être conduite immédiatement à Ramsdale – au chevet de sa mère – ou encore à son camp ? Mais ma Lolita était une gamine enjouée. Je sentis ses yeux posés sur moi, et lorsqu’elle poussa enfin ce gloussement que je chérissais tant, je sus que ses yeux riaient. Elle se tourna de mon côté, et ses chauds cheveux bruns vinrent frôler ma clavicule. Je mimai un médiocre simulacre de réveil. Nous restâmes tranquillement allongés. Je caressai tendrement ses cheveux et tendrement nous nous embrassâmes. Son baiser possédait des raffinements plutôt comiques, ce qui porta à son comble mon embarras : il avait je ne sais quoi de papillonnant et de butinant qui m’amena à conclure qu’elle avait été initiée à un âge précoce par une petite lesbienne. Ce n’est pas un gamin comme Charlie qui aurait pu lui enseigner cela. Comme pour s’assurer que j’étais rassasié et avais appris la leçon, elle s’écarta et me regarda attentivement. Ses pommettes étaient rouges, sa lèvre inférieure charnue luisait, ma dissolution était proche. Soudain, en une explosion de jubilation frénétique (la marque de la nymphette !), elle appliqua sa bouche contre mon oreille – mais il fallut tout un moment à mon esprit avant de pouvoir séparer en mots intelligibles la tornade brûlante de son murmure, et elle rit, écarta ses cheveux de son visage et revint à  l’assaut, et l’étrange impression de vivre dans un monde de rêve totalement, frénétiquement nouveau, où tout était permis, s’empara peu à peu de moi tandis que je commençais à comprendre ce qu’elle suggérait. Je répondis que je ne savais pas à quel jeu elle avait joué avec Charlie. « Tu veux dire que tu n’as jamais… ? » - après moult grimaces, ses yeux se figèrent en un regard d’incrédulité et de dégoût. « Tu n’as jamais… », reprit-elle. Je temporisai en fouillant un peu mon museau contre elle. « Pas de ça, je t’en prie », dit-elle en geignant d’un ton nasillard, écartant promptement son épaule brune de mes lèvres. (Très bizarrement – et cela allait durer fort longtemps – elle considérait toutes les caresses à l’exception des baisers sur la bouche ou de l’acte d’amour proprement dit comme « anormales » ou d’une « sentimentalité à l’eau de rose ».)

« Tu veux dire, persista-t-elle, agenouillée maintenant au-dessus de moi, que tu ne l’as jamais fait quand tu étais gosse ?

Jamais, répondis-je en toute sincérité.

Ok, dit Lolita, voici comment on s’y prend. »

Je ne vais cependant pas importuner mes doctes lecteurs avec le récit détaillé des présomptions de Lolita. Je me contenterai de dire que je ne perçus pas la moindre trace de pudeur chez cette ravissante jeune fille aux formes à peine naissantes que les nouvelles méthodes d’éducation mixtes, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravée. Elle considérait l’acte sexuel comme appartenant uniquement au monde furtif des jeunes, un monde inconnu des adultes. Ce que faisaient les adultes pour procréer ne la concernait en aucune façon. La petite Lo manipula ma vie de manière énergique, prosaïque, comme si c’était un gadget insensible déconnecté de moi. Toute impatiente qu’elle fût de me faire admirer l’univers des vilains garnements, elle ne s’attendait manifestement pas à certaines discrépances entre la vie d’un garnement et la mienne. Seul l’orgueil la retint de renoncer ; car, dans l’état étrange où je me trouvais, je m’appliquai à simuler une stupidité suprême et la laissai faire ce qu’elle voulait – du moins aussi longtemps que je pus le supporter. Mais à vrai dire tout cela est hors de propos ; je ne m’intéresse pas le moins du monde à ce que l’on appelle communément le « sexe ». N’importe qui peut imaginer ces éléments d’animalité. Je suis mû par une ambition plus noble : fixer une fois pour toutes la périlleuse magie des nymphettes. 

Nabokov, Lolita, 1955, Gallimard, 2005. 231-232

Extraits

Archive : Nabokov (Emission « Lectures pour tous », 21/10/59)

Archive : Nabokov (Emission de Bernard Pivot « Apostrophes », 30/05/75)

Lolita, film d’Adrian Lyne (1997)

Lolita, film de Stanley Kubrick (1962)

Références musicales

Marilyn Monroe, My Heart Belongs to Daddy

Wes Montgomery, Bumpin'

Nelson Riddle & Bob Harris, Lolita Ya Ya

Jane Birkin, Lolita Go Home

Chroniques

10H55
5 min

Le Journal de la philo

La philosophie d’Emile Zola

Bibliographie

Lolita

LolitaVladimir NabokovGallimard/Folio, 1955

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LolitaMarie BouchetAtlande, 2009

Intervenants
  • Maître de Conférences en littérature des Etats-Unis à l'Université Toulouse 2 Jean Jaurès
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