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Le désir peut-il se soumettre à la loi ? Vous avez 4 heures...

Le désir peut-il se soumettre à la loi ?

58 min
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Sexe(s) et pouvoirs |Comment ce que l’on désire, qui est à la fois ce que nous avons de plus intime et de plus arbitraire, pourrait-il être compatible avec la loi, garante de la justice dans l’espace public ? Pour résoudre cette question, un débat entre Laurence Rossignol, Elisabeth Roudinesco et Raphaël Enthoven

Le désir peut-il se soumettre à la loi ? Vous avez 4 heures...
Le désir peut-il se soumettre à la loi ? Vous avez 4 heures... Crédits : Jena Ardell - Getty

Comment ce que l’on désire, qui est à la fois ce que nous avons de plus intime et de plus arbitraire, pourrait-il être compatible avec la loi qui est garante de la justice dans l’espace public ? Comment l’un, souvent infini, souvent retors, souvent ignoré par celui pourrait être contenu, restreint par la loi qui serait impartiale. La trajectoire du désir est l’ordre du public est-ce qu’entre les deux il faut choisir ? Le désir doit-il toujours se soumettre à la loi ? Le doit-il ? 

Pour cette émission exceptionnelle enregistrée dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l'occasion de la journée thématique spéciale sur France Culture intitulée "Sexe(s) et pouvoir", Adèle Van Reeth s'entretient avec Laurence Rossignol, sénatrice de l'Oise, ancienne Ministre de la Famille, Elisabeth Roudinesco, psychanalyste, chercheuse associée à l'Université Paris VII, et Raphaël Enthoven, philosophe.

Lorraine Rossignol : "Pour ma part, je répondrais plutôt à la question "la loi peut-elle tenter de soumettre le désir ?" Encore faudrait-il préciser si l’on parle du désir ou de son accomplissement. Si l’on parle du désir, la réponse est non. Le désir c’est la part intime de l’individu, qui n’est pas négociable avec le reste de la société, et avec les autres individus. Une loi qui tenterait de soumettre le désir serait celle d’un Etat totalitaire qui aurait décidé d’entrer dans les fantasmes, les rêves, la part la plus intime des individus. Le désir est absolu. Il est sans limites. La seule limite que peut rencontrer le désir au moment de son accomplissement c’est l’autre. C’est là que se pose la question de ses limites. Et c’est le moment où la loi intervient. Le législateur se pose souvent la question si l’étendue de ses compétences va jusqu’à la sphère du désir, de l’intime, de ce qui est considéré comme le champ du privé."

Elisabeth Roudinesco : "C’est une étrange question pour moi parce que de toute façon, tout est soumis à la loi. Le désir englobe la sexualité, au sens de la libido mais aussi l’amour. Ici, ce n’est pas la loi au sens juridique qui domine : si un sujet ne limite jamais ses désirs, il va vers la mort. Donc ce n’est pas une question de loi, c’est une question de savoir que l’on ne peut pas tout. Mais si l’on parle du désir au sens de la pulsion, la civilisation, comme Freud l’a écrit en 1930, est faite pour limiter les pulsions, notamment les pulsions meurtrières. Dans un état démocratique, la loi intervient dans le privé. Mais la question est de savoir jusqu’où ?"

Raphaël Enthoven : Le désir est-il forcément la part maudite de l’humanité comme l’écrivait Georges Bataille ? Ou la part bénie ? Parce qu’il n’est pas dit que ce soit une malédiction de désirer autant qu’on peut ! Peut-être que la malédiction serait de séparer le désir de ce qu’il peut. Le problème que pose la formule de Lacordaire c’est qu’elle laisse entendre que la loi est fondée à entrer dans la sphère du privé quand la liberté de l’un s’exerce aux dépens de l’autre, quand on est face une situation d’inégalité objective, comme celle du renard dans le poulailler, la loi doit intervenir. On est plus libre quand la loi est là que quand il n’y a pas de loi du tout et que chacun fait ce qu’il veut c’est certain. Mais le problème, le risque, c’est de suspendre la préservation de la liberté à son meilleur usage. Cette liberté parfaite est à mon avis un rêve. La subordination du bon usage de la liberté à la loi me semble être un problème. Je trouve extraordinairement dangereux de produire un monde dans lequel il est interdit de se nuire. Le mauvais usage de la liberté doit être aussi garanti par la loi, dans une certaine limite. Jusqu’où la loi peut-elle aller trop loin dans la préservation de liberté ? La loi doit-elle garantir la liberté de se nuire parce que cela fait partie du désir ? Le désir, étymologiquement, vient de sidus, le mot latin qui signifie l’étoile, précédé du préfixe privatif de-. De sorte que de-sidus peut être lu comme la nostalgie de l’étoile : on désire toujours décrocher la lune, on désire comme on manque - c’est la définition que Lacon donne du désir. Mais on peut aussi considérer que le préfixe est véritablement privatif et que de-sidus, c’est l’absence totale de l’étoile. A partir de là, on ne désire plus comme on manque mais on désire par excès. Selon que le désir est pensé comme l’expression du manque ou comme l’expression de l’excès, son rapport à la loi est très différent. Quand le désir est pensé comme manque, la loi est pensée comme une interruption, une sanction, voire comme un châtiment. Quand le désir est pensé comme excès, la loi, celle des hommes ou celles de la nature, est davantage pensée comme une condition du désir.

Une émission en coproduction avec la Sorbonne, avec le soutien de la Chancellerie des Universités de Paris

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