LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Objets inattendus de la philosophie
Épisode 5 :

Le steak, qui est la viande ?

58 min

Que mange-t-on quand on mange un steak ? Et à quoi pense-t-on ? À l'animal ? À la chair ? La viande est-elle désincarnée ? Quel est le processus de la chair animale à la viande ? Que reste-t-il de l'animal dans notre assiette ? Finalement, qui est la viande ?

Qui est la viande ?
Qui est la viande ? Crédits : Peter Dazeley - Getty

Que peut penser la philosophie ?
Y a-t-il des objets plus respectables que d'autres ?
Parce qu'il n'y a pas que le temps, le bonheur ou la justice, tous les vendredis, nous donnerons la place à ce qui semble ne pas en mériter, à des objets inattendus... aujourd'hui : la viande.

Qu'y a-t-il dans nos assiettes ?
Il est devenu courant d'avoir cette interrogation : on trace les aliments, on en évalue les bienfaits, on en scanne les apports. Il en est de même pour la viande, à ceci près qu'on en questionne moins les effets sur nous que leurs origines.
Que mange-t-on quand on mange un steak ? Comment a-t-il été traité, d'où vient-il ? Est-ce une vache ? De la chair ? Un animal ? Un cadavre ? Une portion de corps ? On en viendrait presque à se dire que la question n'est pas vraiment : que mange-t-on ? Mais plutôt : qui mange-t-on ?

L'invité du jour :

Olivier Assouly, enseignant à l’école des Beaux-Arts d’Angers, rattaché au laboratoire ACTE de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Voltaire, la viande, et l'effacement de l'animal

Il y a pour Voltaire l'idée problématique d'une continuité qui existerait entre l'homme et l'animal et qui aurait des conséquences assez décisives, lourdes, puisque si continuité il y a, alors il y a dans la consommation de viande l'idée de consommer son semblable, avec une perspective de cannibalisme. Mais ce que montre aussi assez Voltaire, c'est qu'il y a quelque chose dans la viande qui renvoie à l'animal mais de telle sorte à ce que la viande traduise ou exprime l'effacement de l'animal. Au fond, la viande est un produit issu de l'animal à partir d'un processus de raffinement, de transformation, de transmutation, de transfiguration qui doit obéir à à une règle : celui qui dispose de viande à table dispose d'une denrée qui ne renvoie pas de façon explicite, visible, patente à l'animal en tant que tel.                    
Olivier Assouly

Jean Giono et le paradigme du sacrifice

"Ennemonde et autres caractères" de Jean Giono est très significatif de la place que devrait normalement prendre la dimension sacrificielle dans l'élevage et la consommation de viande. Il oppose deux figures : celle du boucher technicien assez soucieux de rentabiliser la mise à mort de l'animal en gagnant de l'argent, et de l'autre, celle de l'errant, qui est un tueur, mais qui va conduire l'animal à la mort d'une manière ritualisée, sage, codée, de telle sorte à ce que cet animal consente à donner sa vie à partir du moment où celui qui la prend le fait de manière noble, digne et quasiment sacrée. Ce texte renvoie à ce que fait l'abattoir dans une certaine conception à ce paradigme du sacrifice. Peut-être que l'abattoir tel qu'il existe aujourd'hui, sur un mode industriel, avec une mise à mort en partie mécanisée, est le lieu qui rend, contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, impossible le fait que le sacrifice puisse encore être opératoire. C'est le théâtre de cette rationalisation marchande poussée à l'extrême.          
Olivier Assouly

La viande in vitro ou l'impossible renvoi de la viande au vivant

La viande in vitro est un laboratoire de pensée qui nous permet de réfléchir à ce qu'est la viande, parce que l'horizon de l'animal comme individu ayant obéi à un cycle de vie, qui, même s'il a en partie été subordonné à la volonté d'un tiers, n'en reste pas moins un être vivant avec une existence et une existence, s'interrompt au moment de la mise à mort. Ce schéma de renvoi de la viande au vivant est interrompu dans son principe même, par la création ou la fabrication de viande in vitro, puisqu'on procède simplement à travers une mise en culture cellulaire sans avoir à mettre à mort l'animal dont sont extraites les cellules. Donc, de ce point de vue là, la dimension meurtrière ou sacrificielle de la viande est à son tour effacée. C'est là que l'animal n'est plus simplement celui qui a été mis en retrait mais qui constitue encore un horizon pour le mangeur de viande, il est celui qui n'est absolument plus là d'aucune façon.  
Olivier Assouly

Textes lus par François Raison :

  • Voltaire, article “Viande”,  dans l'ouvrage Questions sur l’ Encyclopédie, 1770
  • Roland Barthes, Mythologies, “Le bifteck et les frites”, éditions du Seuil, 1957, lu par Roland Barthes le 16 mars 1959, dans Les grandes revues littéraires
  • Jean Giono, Ennemonde et autres caractères, Gallimard, 1968

Sons diffusés :

  • Mix de début d'émission par Louise André : avec un extrait du film Le Boucher de Claude Chabrol (1970) ; un extrait du film Grave de Julia Ducournau (2016) ; un extrait de C’est pas sorcier : la viande ; Chanson de Jean Poiret, Une vache à mille francs
  • Chanson de Bourvil, La complainte du boucher
  • Le Marchand de Venise, pièce de William Shakespeare, pièce écrite entre 1596 et 1597, publiée en 1600, enregistrement diffusé le 17 octobre 1959 sur la RTF
  • Archive de René Girard, 23 janvier 2001, dans l'émission À voix nue, France Culture
  • Chanson de fin : Ramon Pipins, La viande de porc
Chroniques
10H52
3 min
Le Pourquoi du comment : Philo
Y a-t-il des angoisses métaphysiques aujourd’hui ?
Intervenants
  • enseignant à l’Institut français de la mode à Paris, ainsi qu’à l’école des Beaux-Arts d’Angers, rattaché au laboratoire ACTE de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......