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Quatre contresens philosophiques
Épisode 4 :

Arendt : “La banalité du mal”

58 min
À retrouver dans l'émission

En 1963, suite au procès d'Eichmann que couvre Hannah Arendt pour The New Yorker, elle publie ses articles en un livre : "Eichmann à Jérusalem". Le sous-titre pose souci et le livre fera scandale... : "Rapport sur la banalité du mal". Que voulait-elle dire, en utilisant le terme de "banal" ?

Hannah Arendt à New York en 1972
Hannah Arendt à New York en 1972 Crédits : Tyrone Dukes/New York Times Co. - Getty

Le 11 avril 1961, Adolf Eichmann comparait à Jérusalem pour quinze chefs d'accusation dont "crime contre le peuple juif", "crime contre l'humanité", et "crime de guerre".
Ce procès attire deux fois plus de journalistes qu'à Nuremberg, et est presque intégralement filmé pour les télévisions du monde entier.
Parmi ces journalistes, la philosophe Hannah Arendt, qui réside alors aux Etats-Unis, décide de couvrir le procès Eichmann pour The New Yorker.
Ses articles sont publiés sous forme de livre, en 1963, sous le titre : Eichmann à Jérusalem.
Ce qui pose problème, c'est le sous-titre : Rapport sur la banalité du mal.
Comment la philosophe peut-elle employer le terme de "banal" au sujet d'un homme ayant contribué à exterminer des millions de juifs ?
Le livre fait scandale, et encore aujourd'hui, l'expression de "banalité du mal" heurte l'entendement de ceux qui la lisent.

L'invitée du jour : 

Martine Leibovici, maître de conférences émérite en philosophie politique à l’Université de Paris anciennement Paris Diderot

Eichmann et “le travail de bureaucratie”

Il y a chez beaucoup de lecteurs d’Arendt, même ceux admiratifs de "Eichmann à Jérusalem", un malentendu : il y a chez Arendt une remise en question du côté mécanique de l’activité des fonctionnaires, elle dit que la bureaucratie est le règne de personne, la déresponsabilisation des individus. Dans "L’origine du totalitarisme", elle fait un lien entre totalitarisme et bureaucratie, mais ce serait une erreur de considérer qu’elle fait de l’activité bureaucratique le fin mot de l’affaire, comme si toute bureaucratie, quel que soit le régime, pourrait amener au meurtre. C’est une part de la question, mais ce n’est pas le tout de la question…      
Martine Leibovici

"Radicalité du mal" et "banalité du mal"

Le problème avec l’expression de “mal radical” telle que Arendt l’emploie, c’est que d’une part elle sait très bien que cela fait écho au mal radical kantien, mais dans "Les origines du totalitarisme", le sens qui découle de ses analyses quand elle emploie le “mal radical”, c’est que ça n’est jamais comme chez Kant l’idée d’une possibilité d’une volonté mauvaise, qui est au fond l’une des idées qui va avec l’idée du mal radical chez Kant, et donc que l’on entend "radical" comme étant profond. Mais quand on lit "Les Origines" on se rend compte que "radical" renvoie à plusieurs choses : à la politique du tout au rien des nazis, à la dénégation de la pluralité humaine, à une démesure logicienne. Et elle parle aussi, dans son "Journal de pensée", de l’invention diabolique du désintéressement. Elle a repéré que les nazis sont des acteurs qui se débarrassent de leur propre soi, ne sont plus des quelqu’un mais investis dans un désinvestissement d’eux-mêmes, que cela est lié à la désolation, justement à un déraciment des individus dans le totalitarisme. La manière dont elle emploie "radical" dans "Les origines du totalitarisme" est en lien avec le déracinement, désolation propre à la société totalitaire. D’une certaine façon, effectivement la "banalité" a à voir avec une superficialité et elle creuse la superficialité liée à l’absence de pensée avec ce mot de "banalité". La grande différence qu’il y a entre la "radicalité du mal", dans "Les origines du totalitarisme", et ce qu’elle appelle la "banalité du mal" par la suite, c’est l’insistance dans "Eichmann à Jérusalem" sur l’absence de pensée. La pensée étant ce qui nous fait aller à une certaine profondeur quand l’absence de pensée est liée à une superficialité.    
Martine Leibovici

Texte lu par Bernard Gabay :

  • Extrait de Eichmann à Jérusalem, de Hannah Arendt, Post-Scriptum, éditions Gallimard Quarto

Sons diffusés :

  • Extraits du film Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta, 2012
  • Chanson de fin : Serge Gainsbourg, SS In Uruguay

Chroniques

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3 min

La Chronique d'Aurélien Bellanger

La grotte est-elle une oeuvre d'art ?
Intervenants
  • maître de conférences émérite en philosophie politique à l’Université de Paris anciennement Paris Diderot
L'équipe
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