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Épisode 4 :

Être moral, est-ce ne pas se soucier de soi ?

58 min
À retrouver dans l'émission

Qu’est-ce que la morale ? Comment la définir ? Comment s’y prendre lorsqu’on tombe au Bac sur un sujet comme celui-ci ?

Être moral, est-ce ne pas se soucier de soi ?
Être moral, est-ce ne pas se soucier de soi ? Crédits : CSA images - Getty

L'invitée du jour :

Sabrina Cerqueira, professeure au lycée Balzac à Paris

Comment analyser un sujet ?

On ne peut comprendre un sujet de dissertation qu'au terme d'une analyse du sujet (analyser signifie étymologiquement décomposer, identifier les parties d'un tout).
Il ne s'agit pas seulement de définir les termes du sujet, mais aussi de cerner le problème contenu dans le sujet, c'est-à-dire la tension qui existe entre deux réponses possibles.
La question choisie est souvent déconcertante en ce qu'elle nous demande d'interroger certaines évidences, qu'il est nécessaire d'identifier.
À partir de cette identification et de la définition des termes, il deviendra possible de formuler la problématique.

  • Clarifier le sens du sujet : la question porte sur la définition même de l'acte moral. Bien agir, est-ce ne pas être égoïste ?
  • Réponse de sens commun : a priori, on pourrait répondre qu'agir moralement serait en effet ne pas être égoïste, être capable de suspendre un moment la recherche de la satisfaction de ses intérêts, de son plaisir, et faire preuve d'altruisme ou de désintéressement.
  • Limite de cette réponse : pourtant, qu'y a-t-il d'immoral dans le fait de se préoccuper de soi ? Et en quoi l'altruisme, le sacrifice ou l'oubli de soi, le renoncement à soi, seraient-ils bons ?
  • Définition des termes du sujet :
    Être moral : bien agir, mais que signifie bien agir ?
    En un sens plus précis, la morale désigne l'ensemble des théories de l'action humaine visant à déterminer quels doivent être les moyens et les fins de nos actions. Autrement dit, il s'agit de savoir comment bien agir. La morale porte sur le domaine de nos actions : que faut-il faire, comment bien agir ? A cette question, le discours religieux répond : conforme-toi aux commandements divins. La morale sociale répond : respecte les règles qui valent dans ta société. La philosophie morale, elle, répond : tu as en toi de quoi savoir comment agir, nul besoin pour cela de te conformer à des principes d'action extérieurs à toi. Cependant les philosophies morales divergent quant à leur définition de la bonne action. Schématiquement, pour la morale antique, bien agir c'est faire ce qui est bon pour nous, alors que d'autres morales dites déontologiques (de deonta, le devoir)diront : bien agir, c'est agir par devoir, et pas du tout pour y trouver une forme de satisfaction.
    Se soucier de soi : l'expression eut signifier être égoïste, se préoccuper de ses seuls intérêts personnels, se soumettre à la logique calculatrice selon laquelle je soupèse les avantages et inconvénients d'une conduite afin de déterminer si elle est conforme à mon intérêt.
    Mais l'égoïste est étymologiquement (ego : moi) celui qui pense à lui, celui qui se soucie de lui. En ce sens, se soucier de soi, c'est prêter une attention particulière à soi, ne pas se négliger, ne pas s'oublier, ne pas se perdre dans ce qui n'est pas soi, ce qui implique l'idée d'une discipline de soi (le souci au sens d'effort et soin). Or, pourquoi se soucier de soi en ce sens impliquerait-il que l'on se détourne des autres
  • Problématique : à partir de là, est-il légitime d'opposer l'action morale à l'action égoïste ? Bien agir, est-ce vraiment se sacrifier, s'oublier soi-même, ou au contraire l'action morale est-elle une action qui correspond à une certaine exigence vis-à-vis de soi-même, et, en ce sens, d'un souci de soi ?

Comment développer une dissertation ?

Une fois faite l'analyse du sujet, il s'agit de développer un raisonnement en trois temps. Chaque partie repose sur des arguments, qu'il faut formuler puis développer en s'appuyant sur du travail conceptuel et sur références. Entre chaque partie apparaît une transition, qui fait état d'un obstacle contre lequel vient se heurter la partie précédente, et témoigne donc d'une progression de la réflexion.

I - Être moral, c’est ne pas se soucier de soi

  • Être moral, c'est se soucier des autres
    → Il semble qu'une morale commune nous encourage à nous soucier non de nous-même mais des autres. Bien agir serait de toute évidence agir de façon non égoïste. Mais cette évidence doit être interrogée: comme le remarque Nietzsche dans La généalogie de la morale, “Il n’y a pas a priori de lien nécessaire entre le mot « bon » et les actions non-égoïstes ». Autrement dit, ce discours moral repose sur un présupposé qu'il nous faut examiner. D'où vient cette équivalence entre la bonne action et l'action altruiste, d'où vient cette alternative posée entre souci de soi et souci des autres ?
    → On pourrait trouver une première occurrence de cette alternative dans la formulation chrétienne de la loi d'amour, à savoir dans le commandement de Jésus rapporté par Mathieu dans les Evangiles :" Tu aimeras le seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur ", et " Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Cette loi se trouve déjà dans l'Ancien Testament, mais le christianisme donne à ce second commandement une portée universelle, et précise: "Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.” Dès lors, bien agir serait se détourner de la recherche exclusive de son utile propre, ou inscrire l'autre dans cette recherche. Je dois me soucier des autres comme je me soucie de moi, et je dois également me soucier de ceux qui contreviennent à mes intérêts, de ceux qui me détruisent. C'est en ce sens qu'on peut parler de morale sacrificielle, car je peux être amené à sacrifier mon propre intérêt à celui des autres, y compris ceux qui me détruisent.
    → Pourtant, agir pour les autres, n'est-ce pas toujours agir par intérêt, dès lors que j'escompte de mes actions charitables, généreuses, etc., une récompense ? « Le christianisme nous ordonne, il est vrai, d’aimer notre prochain autant que nous-mêmes, mais il nous ordonne en même temps d’aimer Dieu plus que nous-mêmes et par conséquent aussi plus que le prochain, c’est-à-dire de lui sacrifier le prochain pour le salut de nous-mêmes, car à la fin des comptes le chrétien n’adore Dieu que pour le salut de son âme.” (Le principe de l'Etat) Mikhaïl Bakounine met ainsi en évidence le caractère intéressé de l'acte moral tel qu'il apparaît dans la loi d'amour chrétienne en soulignant le fait que cette loi comprend bien deux temps : je dois d'abord aimer Dieu, puis mon prochain comme moi-même. De fait, c'est avant tout pour Dieu que je dois me soucier des autres, et si je dois me soucier de Dieu, c'est pour qu'il me sauve.
  • Être moral, c'est être désintéressé
    → Si je suis charitable pour sauver mon âme, c'est toujours mon intérêt qui me pousse à l'être. De la même façon, on peut penser que si je suis généreux avec un ami, si j'offre un cadeau à celui dont j'attends un retour, si j'aide un inconnu par philanthropie, mon action sera toujours motivée par la recherche d'une satisfaction, qu'il s'agisse de mon plaisir ou d'une récompense quelconque. Ce type d'action motivée par l'intérêt est ce que Emmanuel Kant appelle une action faite « conformément au devoir », et non une action morale, qui, elle, est faite « par devoir ». L'action morale, dit-il, est avant tout une action désintéressée.
    → La seule possibilité pour moi d'agir moralement est d'agir par respect de la loi morale que me prescrit ma raison, selon l'impératif catégorique : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »  Autrement dit, si je suis certain que mon principe d'action, ce qui me pousse à agir, est le souci de la loi morale, alors seulement, je pourrai considérer que mon action est morale. Etre moral, c'est donc ne pas se soucier de soi, c'est-à-dire n'être poussé à faire du bien aux autres ni par intérêt, ni par l'espoir d'une satisfaction quelconque. A ce point du raisonnement, la question est pourtant la suivante : est-il seulement possible pour nous d'agir ainsi ?

II - Il est impossible de ne pas se soucier de soi

  • C'est toujours pour moi que je me soucie des autres (référence au roman Lord Jim, de Joseph Conrad)
    De fait, la question est de savoir s'il est humainement possible de ne pas se soucier de soi. Sommes-nous capables de faire abstraction de nous-mêmes dans une action qui est pourtant la nôtre ? L'action altruiste ou désintéressée n'est-elle qu'une aspiration humaine jamais réalisable, puisqu'au fond nous ne faisons jamais du bien aux autres que pour nous ?
    → Référence à Lord Jim : mais quel est le sens de ce désir d'héroïsme ? Le héros est surhumain, Jim veut être plus qu'un homme voué à la satisfaction de son intérêt personnel, l'homme de la foule qu'il méprise. Mais il veut surtout apparaître aux autres et s'apparaître à lui-même comme un héros, il rêve de gloire pour lui-même. Son rêve de sacrifice est un rêve égoïste : c'est pour lui qu'il veut sauver les autres. Puis il rate son occasion d'héroïsme (il n'est pas capable de se soucier des autres au péril de sa vie : dans la réalité, il se soucie de sa vie, la peur est indépassable). Ce qui lui apparaît alors, c'est qu'il est rivé à son égoïsme par la peur. Enfin, Lord Jim passe le reste de sa vie à sauver les autres, mais sans jamais dire pourquoi il le fait. Pourquoi ? Toujours pour lui, par souci de lui-même, pour réparer cette première défaite ? C'est peut-être ce silence et l'ambivalence qui en résulte, qui fait de Jim « l'un des nôtres ».
  • Nous n'agissons jamais de façon désintéressée
    → Ainsi, même quand nous croyons ou disons agir pour les autres, nous serions toujours mus par une forme d'égoïsme. Après avoir défini l'acte moral comme un acte désintéressé, accompli par « bonne volonté », c'est-à-dire par pure volonté d'accomplir son devoir, Kant reconnaît lui-même la difficulté de la réalisation d'un tel acte : « En fait, dit-il, il est absolument impossible d'établir par expérience avec une entière certitude un seul cas où la maxime d'une action d'ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposé sur les principes moraux et sur la représentation du devoir... ». Considérant la difficulté d'agir sans penser à soi, Kant évoque une récompense possible des vertueux, qui, dans un autre monde, accèderont peut-être au « souverain bien », alliance du bonheur et de la vertu.
    → Mais si un acte moral non égoïste n'est pas humainement possible, à quoi sert de dire que nous ne sommes moraux que si nous agissons de façon désintéressée ? Au fond, à quoi sert une morale qu'on ne peut appliquer ? C'est en particulier la critique faite à la morale kantienne par Schopenhauer (d'où la formule de Charles Péguy : « Le kantisme a les mains pures mais il n'a pas de mains »). Pourtant, s'il n'est pas possible de ne pas se soucier de soi, est-il pour autant impossible d'être vertueux ? Sommes-nous condamnés à n'agir que par intérêt, condamnés à l'égoïsme ?

III - Être moral, c'est se soucier de soi

  • Bien agir, c'est agir conformément à ce que nous sommes, et nous ne sommes pas guidés par la seule recherche de nos intérêts personnels (référence à Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes)
    → Il convient cependant d'examiner l'alternative posée au début de cette réflexion entre le souci de soi et le souci des autres. Pourquoi nous faudrait-il admettre une telle alternative ? Se préoccuper de soi, veiller à ne pas se négliger, veiller à accorder nos actes à ce que nous sommes, veiller à être fidèle à soi, n'est-ce pas déjà se soucier des autres ? Mais qui sommes-nous ?
    Après la référence à Rousseau : → Par nature, nous sommes, dit Rousseau, tout autant guidés par le souci de nos intérêts (l'amour de soi) que par la pitié, ce sentiment qui défie la logique naturelle de la conservation de la vie, la logique calculatrice de l'intérêt. Nous sommes tous, vertueux et vicieux, capables de l'éprouver, ce qui prouve à la fois son universalité et le fait que nous ne sommes pas seulement poussés à agir par la recherche d'une satisfaction personnelle. Si je peux avoir pitié d'un inconnu dont on me raconte les souffrances, ce n'est pas par souci de moi-même. C'est là la preuve, dit Rousseau, que ce principe d'action naturel qui nous pousse à faire ce qui nous avantage (« amour de soi ») coexiste en nous avec cet autre principe d'action tout aussi naturel et puissant qu'il appelle la pitié. Et c'est la pitié qui est le fondement, la condition de possibilité non seulement de la morale (« qu'est-ce que la générosité, la clémence, l'humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l'espèce humaine en général ? ») mais aussi de la politique, puisque notre désir de justice provient du souci d'épargner la souffrance du plus faible.
    → Mais la pitié, qui repose sur l'identification à l'autre, n'est-elle pas là encore liée à mon égoïsme, dans la mesure où je ne suis capable de me soucier de la souffrance de l'autre que dans la mesure où je me mets à sa place ? A cette objection, Rousseau : mais peu importe. Plus je m'identifierai à celui qui souffre plus ma pitié sera forte, et cette capacité à sortir du jeu de mes intérêts n'en reste pas moins le seul fondement possible de la morale et de la politique. Ainsi, être vertueux n'est pas s'oublier soi-même, se négliger, s'absorber dans la souffrance de l'autre, ni se nier soi-même. Il s'agirait au contraire d'une forme d'affirmation de soi, puisque nous sommes par nature des êtres en qui agissent et se modèrent l'amour de soi et la pitié. 
  • Être moral c'est prendre soin de soi (référence à Nietzsche, L’Aurore, "L’égoïsme apparent")
    → Cette idée d'une affirmation de soi par l'attitude morale renoue dès lors avec les morales antiques, pour lesquelles l'attitude morale n'est pas sacrifice mais discipline et formation de soi, et pour lesquelles être vertueux signifie être à la hauteur de ses potentialités, ne pas s'écarter de soi, ne pas se disperser, ne pas s'aliéner. Être vertueux suppose avant tout un effort sur soi qui s'oppose au laisser-aller de celui qui s'asservit à son ignorance et à ses passions. C'est en ce sens qu'il faut entendre la formule « Connais-toi toi même », précepte delphique réinvesti par Socrate : la connaissance de soi est étroitement liée au fait de se soucier de soi, c'est-à-dire de se préoccuper de son âme, de ne pas la livrer aux errances des désirs et des vices. La liberté s'obtient au prix de cette conversion à soi qui nécessite la rigueur et la force d'âme de celui qui a su prendre sa mesure, afin de s'améliorer. 

Sons diffusés :

  • Archive d'un cours de morale (reconstitution), dans C'est la vie, Antenne 2, 26 juin 1981
  • Extrait du film Gravity, réalisé par Alfonso Cuaron, 2013
  • Extrait du film Lord Jim, réalisé par Richard Brooks, 1965
  • Texte de Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, lu par Vincent Schmitt
  • Chanson de fin : Alain Chamfort, Ce n’est que moi

Si vous souhaitez aller plus loin dans la préparation des épreuves du Baccalauréat, nous vous invitons à vous rendre sur le site de notre partenaire Réseau Canopé, opérateur du Ministère de l’Education Nationale de la Jeunesse et des Sports : www.reseau-canope.fr

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Bibliographie

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Tomber amoureuxSabrina CerqueiraRue de l'échiquier, 2010

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