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Philosophie de la gifle
Épisode 2 :

La fessée, une violence tolérée ?

58 min
À retrouver dans l'émission

La violence éducative s’est exercée en toute légitimité depuis l’Antiquité et il aura fallu attendre 2019 pour qu’une loi interdise les châtiments corporels envers l’enfant. En quoi cette violence et ce déni du droit de l’enfant sont-ils un enjeu social et politique ?

19ème siècle, la fessée, une violence tolérée ?
19ème siècle, la fessée, une violence tolérée ? Crédits : Hulton Archive - Getty

Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.              
Jules Vallès, "L’enfant", 1879, éditions Gallimard

Battre, frapper, taper un enfant, lui donner une claque ou une fessée n'est pas une nécessité éducative.
Utiliser la violence pour se faire respecter n'est pas une manière de mettre des limites à un enfant pour bien le faire grandir.
Intimider un enfant n'est pas un moyen de lui apprendre la frustration et l'art de grandir...
La liste est longue des préjugés qui font que la violence éducative perdure.
Et pourtant... Il a fallu attendre le 10 juillet 2019 pour que la France devienne le 56ème pays à adopter une loi qui interdit les châtiments corporels.
Pourquoi si tard ?

L'invité du jour :

Daniel Delanoë, psychiatre, anthropologue, clinicien en psychiatrie transculturelle, chercheur associé à l’INSERM

Un refus de protéger les enfants

Des dizaines d'enfants décèdent sous les coups de leurs parents. Dans trois quarts des cas, les coups commencent par des punitions. Ce n'est pas du sadisme initial. En Suède, on a montré qu'il n'y a plus d'enfants qui décèdent sous les coups de leurs parents depuis qu'on a interdit les violences admises. Il y a un continuum entre violence normale et violence considérée comme sévices. Donc en France, jusqu'en 2019, il y a eu un refus de protéger l'enfant.      
Daniel Delanoë

Une violence ancrée dans la religion ?

La France est très catholique, même si elle ne va plus à l'Église. Il y a cet enjeu là. Dans la dernière mouture du catéchisme de 1992, Ratzinger, qui à l'époque était le cardinal qui a supervisé le catéchisme, cite les proverbes bibliques disant qu'il faut frapper l'enfant. Il dit qu'on doit corriger l'enfant. Le pape François a accueilli il n'y a pas très longtemps des familles et a approuvé la correction envers l'enfant. Ça veut dire frapper.      
Daniel Delanoë

Une justice inégale

Lorsque le président de la République a été giflé, c'est un adulte qui a giflé un autre adulte, et la justice a traité l'affaire. Lorsque François Bayrou a giflé un enfant, la justice aurait pu se saisir de ce geste, qui est un délit passible effectivement de correctionnelle. Il y a eu une approbation sociale considérable. Il a dit lui même qu'il revendiquait ce geste en pleine légitimité : "Je fais un travail de père". Ce qui est signifié là est très important : la justice ne s'exerce pas sur l'enfant. Donc le droit écrit est suspendu dans l'espace de la famille ou dans les relations adultes-enfants.      
Daniel Delanoë

La violence envers l'enfant hérite d'une histoire

La violence envers l'enfant est quelque chose qui est socialement construit, toléré, il s'agit peut-être même d'une fonction sociale : en frappant l'enfant, en l'humiliant, en le terrorisant, le parent est le relais d'une fonction sociale, d'un processus de domination, il inscrit dans le corps de l'enfant le principe hiérarchique. Ce geste est au cœur de la production et de la reproduction de la hiérarchie sociale. Ce qui vient à l'appui de cette thèse, c'est que la violence éducative apparaît surtout au néolithique, avec l'apparition des sociétés hiérarchisées, avec l'apparition de l'esclavage, des castes, des ordres et des classes. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs qu'on a pu étudier, les parents ne frappent pas les enfants. La seule domination qui existe, c'est la domination masculine, plus ou moins importante. Maurice Godelier l'a bien montré : aucun homme ne peut donner un ordre à une femme, aucune femme ne peut donner un ordre à une autre femme. Il n'y a pas de chef, il n'y a pas de roi ni de monarque. On ne frappe ni les enfants, ni les femmes. Il y a un lien très fort entre l'apparition des violences familiales envers la femme, l'enfant, et la pratique de la guerre et de l'homicide, au moment de l'apparition des sociétés hiérarchisées.      
Daniel Delanoë

Texte lu par Bernard Gabay :

  • Augustin, La Cité de Dieu, livre XXI “Destinée finale et châtiments des méchants”, paragraphe XIV, traduit du latin par Louis Moreau et revu par Jean-Claude Eslin, éditions du Seuil (avec une musique de Sunleif Rasmussen, Quatuor à cordes n°2 : Cantabile e dolce, de l'album : String against string / interprète : Quatuor Sjaelland)

Sons diffusés :

  • Extraits des films : Les 400 coups de Truffaut, 1959 ; Le voleur de bicyclette, de De Sica, 1949 ; clip "il n'y a pas de petite claque" lancé par la Fondation pour l'Enfance en 2013 ; Un Monde meilleur, de Mimi Leder, 2000 
  • La gifle de François Bayrou à un enfant, Journal 7h, France Inter, 11 avril 2002 
  • Archive de Françoise Dolto, dans Questionnaire, TF1, 4 décembre 1977 
  • Extrait du film Le Ruban blanc, de Michael Haneke, 2009
  • Archive de Bruno Le Maire, dans Politique Matin, LCP, 04 mars 2015 
  • Chanson de fin : Suzanne Vega, Luka

Chroniques

10H52
4 min

La Chronique d'Aurélien Bellanger

D’où vient que les courtisans réussissent ?
Intervenants
  • psychiatre et anthropologue, chercheur associé à l’Inserm
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