LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Michel de Montaigne (1533-1592)
Épisode 4 :

L'âme agitée de Michel de Montaigne

59 min
À retrouver dans l'émission

Ne peut-on pas éprouver de manière apaisée l'agitation de tout notre être ? Telle est la question à laquelle on réfléchira avec Sylvia Giocanti, professeure à l'Université, qui nous présente Montaigne en tant que philosophe sceptique moderne.

Michel de Montaigne (1533-1592)
Michel de Montaigne (1533-1592) Crédits : Getty

La foule des menus maux blesse plus que la violence d’un seul, si grand qu’il soit. Plus ces épines domestiques sont drues et fines, plus aiguë est leur morsure! Il serait vain pour Montaigne de chercher le repos car vivre revient à cultiver une certaine inquiétude propre à notre nature instable en devenir.

Montaigne développe un discours sur l'homme comme ne pouvant pas avoir de nature à proprement parlé parce que la nature implique une permanence qui lui fait défaut. L'âme humaine ne peut pas prendre pied, ne peut pas être en repos au sens d'être exempt de tout mouvement, de toute agitation, est au contraire extrêmement instable. Il écrit les Essais justement pour rendre compte de l'instabilité de son âme. [...] Il estime que l'expérience que nous avons du monde est celle d'une agitation permanente qui fait que le corps comme l'esprit et tout ce qui nous entoure est toujours en perpétuel mouvement, agitation, instabilité. Sylvia Giocanti

Il y a une grande différence entre le scepticisme de Montaigne et sa source stoïcienne dans laquelle souvent il puise  mais pour détourner la pensée des stoïciens dans la mesure où finalement il laisse une grande place à la pensée de la consolation qui repose sur les fantasmes, sur les fantasmagories, sur une esthétisation de l'existence au sens aussi où on accepte la sensibilité, les passions. Sylvia Giocanti

Le texte du jour

"Les embarras les plus menus et les plus grêles sont les plus perçants ; et de même que les petites lettres fatiguent et lassent plus les yeux, les petites affaires aussi nous piquent plus. La foule des menus maux blesse plus que la violence d’un seul, si grand qu’il soit. Plus ces épines domestiques sont drues et fines, plus aigüe est leur morsure, sans que nous sentions leur menace, car elles nous surprennent facilement à l’improviste. 

Je ne suis pas philosophe : les maux me pressent selon leur poids, et ils pèsent selon la forme comme selon la matière, et souvent plus. J’en ai une plus grande connaissance que le commun des gens : ainsi j’ai plus d’endurance. Enfin, s’ils ne me blessent pas, ils me heurtent. C’est une chose tendre que la vie, et facile à troubler. Dès le moment où j’ai le visage tourné vers le chagrin (« Personne, en effet, ne résiste quand il a cédé à la première impulsion »[1]) si sotte soit la cause qui m’y ait posté, j’excite la mauvaise humeur (et la pousse) de ce côté-là, et elle se nourrit ensuite et s’exaspère de son propre mouvement, en attirant et amoncelant une matière sur l’autre, de quoi se nourrir. 

« L’eau qui tombe goutte à goutte creuse le rocher »

Ces gouttières habituelles me rongent. Les tracas ordinaires ne sont jamais superficiels. Ils sont continuels et irréparables, particulièrement quand ils naissent des éléments du train de la maison, continuels et inévitables. Quand je considère mes affaires de loin et en gros, je trouve peut-être parce que je n’en ai pas un souvenir très exact, qu’elles sont allées jusqu’à cette heure en prospérant au-delà de mes comptes et de mes calculs. Je retire d’elles, me semble-t-il, plus qu’il n’y a en elles ; leur succès me déroute. Mais si je suis en train de m’en occuper, si je vois marcher toutes leurs parcelles, « alors vraiment notre âme est tiraillée entre mille soucis »[2], mille choses me donnent alors sujet de désirer et de craindre. Les abandonner complètement m’est très facile ; m’en occuper sans me faire du tracas m’est très difficile."

Montaigne, Les Essais, (1580) Livre III, chapitre 9 : Sur la Vanité in Les Essais, Gallimard Quarto, p. 1150 

Lectures

Montaigne, Les Essais, (1580) Livre III, chapitre 9 : Sur la Vanité in Les Essais, Gallimard Quarto, p. 1150 

Montaigne, Les Essais, (1580) Livre II, chapitre 1 : Sur L’Inconstance de nos actions in Les Essais, Quarto Gallimard, 1989, p. 414 

Extraits

Alexandre le bienheureux, Film d’Yves Robert (1967)

Archive : sketch de Desproges « dubitatif »

Références musicales

Benjamin Britten, Suite pour violoncelle n°2 en ré Maj op 80 

Benjamin Britten, Suite pour violoncelle n°1 en sol Maj

Ernest Bloch, Suite pour violoncelle n°1

Georges Brassens, Le sceptique

Chroniques
10H55
5 min
Carnet de philo
A l’écoute de la noise ou l’expérience pure de l’écoute
Intervenants
  • enseignant-chercheur à l’Université de Toulouse Jean Jaurès et à l’ENS de Lyon
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......